La présentation de l’ouvrage « Principes élémentaires de propagande de guerre » à la Librairie Al-Kitab a réuni, jeudi 22 octobre 2026, l’historienne belge et professeure honoraire Anne Morelli et le professeur Habib Kazdaghli autour d’une réflexion sur la manipulation de l’information, la fabrication des récits de guerre et le rôle des médias dans la construction de l’opinion publique.
Comment les discours de guerre sont-ils construits ? Quels procédés permettent de rallier l’opinion publique à une cause, de légitimer une intervention ou de désigner un ennemi ? Et comment préserver son esprit critique face aux récits médiatiques qui accompagnent les conflits armés ? Ces questions ont été au cœur d’une rencontre organisée le jeudi 22 octobre 2026 à la Librairie Al-Kitab, à Mutuelleville, à Tunis, à l’occasion de la présentation du livre Principes élémentaires de propagande de guerre de l’historienne belge Anne Morelli.
Accueillie dans cet espace consacré au livre et au débat intellectuel, la rencontre a permis de revenir sur les principales idées développées dans cet ouvrage de référence consacré aux mécanismes de la propagande en temps de guerre. En présence de son autrice, professeure honoraire belge, et sous la modération du professeur Habib Kazdaghli, les échanges ont porté sur les procédés de persuasion, les stratégies de communication politique et médiatique ainsi que les mécanismes par lesquels les récits de guerre influencent la perception des événements par les citoyens.
Dans un contexte international marqué par la multiplication des conflits, la circulation rapide de l’information et la confrontation de récits souvent contradictoires, cette rencontre a offert l’occasion de questionner la manière dont les guerres sont racontées, interprétées et comprises. Elle a également remis au centre du débat une interrogation essentielle : comment exercer son jugement critique lorsque l’information devient elle-même un instrument de confrontation ?
Anne Morelli et les ressorts de la propagande de guerre
Historienne belge et professeure honoraire, Anne Morelli s’est notamment fait connaître auprès d’un large public grâce à son ouvrage Principes élémentaires de propagande de guerre. Publié pour la première fois en 2001, puis réédité et actualisé au fil des années, ce livre propose une lecture critique des mécanismes de persuasion utilisés dans les discours qui accompagnent les conflits armés.
L’autrice y examine les procédés récurrents par lesquels les acteurs d’une guerre cherchent à présenter leur propre camp sous un jour favorable, à justifier leurs actions et à convaincre les populations de la légitimité de leur cause. Son approche s’intéresse notamment à la manière dont les discours officiels, les médias et les représentations collectives peuvent contribuer à façonner l’image de l’adversaire et à orienter les réactions de l’opinion publique.
L’intérêt de cette grille de lecture réside dans sa capacité à dépasser les circonstances particulières d’un conflit pour interroger des mécanismes susceptibles de se retrouver dans des contextes historiques et géopolitiques différents. La propagande n’est ainsi pas envisagée uniquement comme la diffusion de fausses informations. Elle peut également s’appuyer sur une sélection orientée des faits, sur la répétition de certains arguments, sur la mobilisation des émotions ou sur la présentation d’une situation complexe à travers des oppositions simplifiées.
Le livre invite, en ce sens, à s’interroger sur les conditions dans lesquelles se construisent les convictions collectives en temps de guerre. Il encourage le lecteur à examiner les arguments avancés par les différentes parties, à identifier les intérêts auxquels ils peuvent répondre et à confronter les déclarations aux faits disponibles.
Cette démarche ne consiste pas à considérer automatiquement tous les discours comme mensongers ni à placer toutes les affirmations sur un même plan. Elle conduit plutôt à examiner les informations avec méthode, en tenant compte de leur origine, de leur contexte, des preuves avancées et des éventuelles contradictions entre les différentes sources.
Quand l’information devient un enjeu stratégique
L’un des principaux enseignements que l’on peut tirer de la réflexion développée par Anne Morelli concerne la place centrale de l’information dans les conflits contemporains. Une guerre ne se déroule pas uniquement sur le terrain militaire : elle s’accompagne aussi d’une bataille autour des interprétations, des images et des mots employés pour raconter les événements.
Les déclarations officielles, les communiqués, les reportages, les témoignages et les images diffusées participent à la construction d’une représentation du conflit. Le choix d’un terme plutôt qu’un autre, la mise en avant de certaines victimes, l’insistance sur une menace ou la répétition d’un argument peuvent influencer la façon dont le public comprend une situation.
Dans cette perspective, le discours médiatique constitue un élément important de l’environnement dans lequel se forme l’opinion. Les médias jouent un rôle essentiel dans l’information des citoyens, mais leur traitement des événements mérite également d’être examiné à travers les choix éditoriaux, les conditions de collecte des informations, les contraintes de temps et la diversité des sources mobilisées.
La question devient particulièrement sensible lorsque les événements sont difficiles à vérifier, que l’accès au terrain est limité ou que les différentes parties au conflit diffusent des versions incompatibles. Dans de telles circonstances, les images peuvent circuler avant que leur origine soit établie, tandis que des affirmations non vérifiées sont susceptibles d’être reprises et amplifiées.
La réflexion sur la propagande de guerre invite donc à distinguer les faits établis, les interprétations, les déclarations des protagonistes et les informations qui demeurent incertaines. Cette distinction constitue une condition fondamentale pour comprendre les événements sans se laisser entraîner par les réactions immédiates ou par les récits imposés.
Les médias face à la construction des récits de guerre
La rencontre de Tunis a également permis de mettre en perspective la responsabilité des médias dans la manière dont les conflits sont présentés au public. Informer sur une guerre implique de travailler dans un environnement souvent caractérisé par l’urgence, les restrictions d’accès, les risques pour les journalistes et la difficulté de recouper les informations.
À ces contraintes s’ajoute la circulation massive des contenus sur les réseaux sociaux, où les vidéos, les photographies et les témoignages peuvent être partagés à grande vitesse, parfois sans vérification préalable. Une image sortie de son contexte ou une information ancienne présentée comme récente peut alors contribuer à entretenir la confusion et à renforcer des perceptions erronées.
La multiplication des sources ne garantit donc pas nécessairement une meilleure compréhension des événements. Elle rend, au contraire, indispensable la capacité à identifier l’origine d’une information, à vérifier sa date et son contexte, à comparer les versions disponibles et à rechercher des confirmations indépendantes.
Dans ce cadre, l’ouvrage d’Anne Morelli offre des outils pour interroger non seulement les messages diffusés par les acteurs politiques et militaires, mais aussi les conditions dans lesquelles ces messages sont repris, commentés et interprétés. Il rappelle que l’analyse critique de l’information suppose de s’intéresser autant au contenu d’un discours qu’à sa construction et à sa diffusion.
L’enjeu est d’autant plus important que les représentations produites en temps de guerre peuvent avoir des conséquences durables. Elles influencent les attitudes envers les populations concernées, la compréhension des responsabilités et les débats sur les réponses politiques ou diplomatiques à apporter aux crises.
Le professeur Habib Kazdaghli au cœur du dialogue
Modérée par le professeur Habib Kazdaghli, la rencontre a constitué un espace de dialogue autour des idées développées dans le livre et de leur portée dans le contexte actuel.
La présentation de l’ouvrage a permis d’aborder les mécanismes de manipulation de l’information, les stratégies de persuasion et le rôle du discours médiatique dans la formation des perceptions collectives. Elle a également donné au public l’occasion d’échanger autour des questions soulevées par la lecture du livre et de réfléchir aux moyens de mieux appréhender les récits qui accompagnent les conflits.
Ce type de rencontre contribue à rapprocher le travail intellectuel du débat public. En donnant la parole à une chercheuse dont les travaux interrogent les discours de guerre, il permet de replacer l’analyse historique et critique au cœur des discussions sur l’actualité internationale.
La confrontation des idées, l’examen des arguments et la possibilité de poser des questions constituent autant de moyens de développer une compréhension plus nuancée des événements. Loin de se limiter à une présentation académique, la rencontre a ainsi ouvert un espace de réflexion sur les habitudes de lecture de l’information et sur la nécessité de maintenir une vigilance critique face aux discours de persuasion.
Développer l’esprit critique à l’heure de la désinformation
À l’ère numérique, la question de la propagande de guerre dépasse largement le cadre des médias traditionnels. Les réseaux sociaux, les plateformes vidéo et les applications de messagerie sont devenus des espaces majeurs de circulation de l’information, mais aussi de diffusion de contenus trompeurs ou manipulés.
La rapidité avec laquelle une publication peut atteindre des milliers, voire des millions de personnes, rend la vérification particulièrement importante. Les contenus émotionnellement chargés, les affirmations présentées comme incontestables et les images suscitant une réaction immédiate peuvent être partagés avant même que leur authenticité ou leur contexte ne soient établis.
Face à cette situation, l’esprit critique constitue une compétence essentielle. Il suppose de ne pas confondre popularité et fiabilité, de ne pas considérer une affirmation comme vraie simplement parce qu’elle est largement relayée et de ne pas limiter ses recherches aux sources qui confirment ses propres convictions.
Il implique également de reconnaître les limites de ses connaissances, d’accepter que certaines informations demeurent provisoires et de réviser son jugement lorsque de nouveaux éléments fiables apparaissent.
La réflexion proposée par Anne Morelli prend ainsi une dimension qui concerne directement la vie citoyenne. Comprendre les mécanismes de la propagande permet de mieux identifier les procédés de persuasion, sans pour autant renoncer à l’analyse des faits ni à la nécessité de distinguer les situations, les responsabilités et les contextes historiques.
L’objectif n’est pas de susciter une méfiance généralisée envers toute information, mais de promouvoir une vigilance raisonnée, fondée sur la vérification, la comparaison des sources et l’examen des arguments.
Wallonie-Bruxelles soutient le débat d’idées en Tunisie
La rencontre organisée à la Librairie Al-Kitab a bénéficié du soutien de la Délégation générale Wallonie-Bruxelles en Tunisie. Cette initiative s’inscrit dans une dynamique de coopération culturelle et intellectuelle favorisant les échanges, la circulation des savoirs et la rencontre entre les publics et les acteurs du monde académique.
En accompagnant ce type de rendez-vous, la coopération culturelle contribue à faire vivre des espaces où les questions de société peuvent être abordées à travers le livre, la recherche et le dialogue. La présentation de l’ouvrage d’Anne Morelli illustre l’intérêt de ces rencontres pour mettre en discussion des problématiques qui dépassent les frontières nationales et concernent la compréhension des enjeux internationaux.
Le choix d’un ouvrage consacré à la propagande de guerre souligne également l’importance de la réflexion critique dans un environnement où les conflits occupent une place considérable dans l’actualité et où la maîtrise de l’information constitue un enjeu majeur.
La librairie devient ainsi un lieu de rencontre entre le savoir universitaire et le public, permettant de prolonger la lecture par la discussion et de confronter les analyses aux interrogations contemporaines.
Le livre comme outil de compréhension du monde contemporain
Au-delà de la présentation d’un ouvrage, cette rencontre a rappelé la place que peut occuper le livre dans la compréhension des crises internationales. À travers l’analyse historique, l’examen des discours et la mise en perspective des mécanismes de persuasion, les travaux de recherche permettent de prendre du recul face à une actualité souvent dominée par l’immédiateté.
Principes élémentaires de propagande de guerre propose précisément cette démarche : observer les discours avec attention, identifier les procédés récurrents de persuasion et s’interroger sur les représentations qui se construisent autour des conflits.
La pertinence de cette réflexion tient notamment à sa capacité à encourager le lecteur à poser des questions plutôt qu’à accepter passivement un récit. Qui parle ? À partir de quelles informations ? Quels éléments sont mis en avant ou laissés de côté ? Quelles preuves permettent de confirmer une affirmation ? Quelles autres sources peuvent contribuer à éclairer la situation ?
Ces interrogations simples constituent une base utile pour aborder les informations relatives aux guerres, mais aussi, plus largement, les discours politiques et médiatiques qui cherchent à orienter les opinions.
En réunissant Anne Morelli et Habib Kazdaghli autour de ces enjeux, la rencontre de Tunis a contribué à nourrir une réflexion sur les liens entre information, pouvoir et opinion publique. Elle a également souligné la nécessité de préserver des espaces de débat où la complexité des événements peut être examinée sans céder aux simplifications.
Une rencontre au service de la réflexion citoyenne
Organisée le 22 octobre 2026 à la Librairie Al-Kitab de Mutuelleville, la présentation de Principes élémentaires de propagande de guerre aura placé la question de l’esprit critique au centre des échanges. À travers les analyses associées à l’ouvrage d’Anne Morelli, le public a été invité à réfléchir aux mécanismes de manipulation de l’information, à la construction des récits de guerre et à l’influence des médias sur les perceptions collectives.
Soutenue par la Délégation générale Wallonie-Bruxelles en Tunisie et modérée par le professeur Habib Kazdaghli, cette rencontre s’inscrit dans une démarche de promotion du débat d’idées et de la circulation des connaissances.
Dans un monde où l’information est devenue un enjeu majeur des rapports de force, apprendre à lire les discours, à vérifier les faits et à confronter les sources apparaît indispensable. La réflexion sur la propagande de guerre ne concerne donc pas uniquement les spécialistes de l’histoire ou des relations internationales : elle touche à la capacité de chaque citoyen à comprendre les événements et à se forger un jugement éclairé.
À Tunis, cette rencontre a ainsi rappelé que le livre demeure un instrument précieux pour interroger les certitudes, approfondir la compréhension du monde et faire vivre un débat public fondé sur la connaissance, la rigueur et l’esprit critique.












































