Dans le cadre de la 37e réunion de la Commission permanente de la radiodiffusion de l’Union des radiodiffusions des États arabes, un atelier professionnel consacré à la sécurité des contenus radiophoniques dans l’environnement numérique et à la protection des droits et de la propriété intellectuelle s’est tenu le lundi 5 octobre 2026 au siège de l’Union.
L’atelier a réuni plusieurs représentants des organismes de radiodiffusion arabes ainsi que des experts en cybersécurité, en intelligence artificielle et en propriété intellectuelle, afin d’examiner les défis auxquels sont confrontées les institutions radiophoniques pour protéger leurs contenus, leurs systèmes, leurs archives et leurs droits dans un contexte de transformation numérique et d’utilisation croissante des technologies d’intelligence artificielle.
Les travaux ont abordé à la fois les aspects techniques et juridiques de la protection des contenus, depuis leur production et leur stockage jusqu’à leur diffusion et leur réexploitation sur les plateformes numériques. Les participants ont également examiné les risques liés aux intrusions informatiques, aux fuites de données, à l’usurpation d’identité et au clonage vocal, ainsi que les questions juridiques relatives au droit d’auteur et aux droits voisins.
Des niveaux de préparation variables entre les organismes radiophoniques
L’ingénieure Inès Jebali, cheffe du département des technologies d’exploitation et de production à l’Union des radiodiffusions des États arabes, a présenté un état des lieux du niveau de préparation des organismes radiophoniques en matière de sécurité des contenus.
Elle a souligné que le passage aux réseaux Internet et aux services cloud avait contribué à élargir la diffusion des contenus, tout en créant de nouveaux risques liés aux intrusions dans les systèmes, aux fuites d’archives, à l’usurpation d’identité et à l’interruption de la diffusion.
Elle a expliqué que la protection devait accompagner le contenu depuis son acquisition et sa production jusqu’à son stockage, sa diffusion et sa distribution. Elle a notamment insisté sur l’importance de la gestion des habilitations et des droits numériques, de la surveillance des réseaux et des serveurs, de la mise en place de sauvegardes et de plans de reprise, ainsi que de la sensibilisation aux risques liés au phishing et à l’ingénierie sociale.
Selon les résultats du questionnaire présentés lors de l’atelier, environ la moitié des organismes disposent de politiques de sécurité documentées et de systèmes de surveillance, tandis que 58 % disposent de plans de réponse aux incidents. Elle a indiqué que l’Union poursuivait le suivi des vulnérabilités et l’amélioration du niveau de préparation à travers les réunions, les commissions techniques et l’échange d’expériences.
Concernant les deux plateformes « Minos » et « ASBU Cloud », Mme Inès Jebali a confirmé qu’elles faisaient l’objet de mesures de protection et d’une surveillance continue, tout en soulignant qu’aucun système ne pouvait être considéré comme sécurisé à 100 %.
L’intelligence artificielle entre possibilités de développement et risques de cybersécurité
De son côté, l’expert irakien Dr Assad Moussa a abordé la relation entre l’intelligence artificielle et la sécurité des institutions radiophoniques. Il a distingué les outils d’intelligence artificielle qui se limitent à proposer des textes ou des réponses des agents intelligents capables d’élaborer des plans, d’utiliser des outils, d’exécuter des tâches et d’en contrôler les résultats.
Il a souligné que l’augmentation du niveau des autorisations accordées aux systèmes intelligents imposait un niveau plus élevé de gouvernance et de contrôle. Il a notamment mis en garde contre les risques de fuite de données, l’utilisation de modèles d’origine inconnue, l’injection d’instructions malveillantes, ainsi que la possibilité de cloner les voix des présentateurs et des responsables et de manipuler les contenus diffusés.
Parallèlement, il a souligné les possibilités offertes par l’intelligence artificielle pour la préparation des contenus, le résumé de l’actualité, la génération de voix et l’analyse en temps réel des programmes diffusés. Il a appelé les institutions à recenser les outils d’intelligence artificielle effectivement utilisés, à identifier les données et les autorisations auxquelles ils ont accès et à vérifier l’origine des modèles ainsi que leurs conditions d’utilisation avant d’en élargir l’usage.
Il a également insisté sur l’importance de disposer de solutions de secours garantissant la continuité de la diffusion en cas de panne ou de cyberattaque, estimant que l’automatisation ne pouvait pas supprimer la nécessité d’un contrôle humain, notamment pour les opérations sensibles.
La protection des contenus : une responsabilité partagée
L’experte tunisienne Dr Rima El Abbassi a, pour sa part, élargi la notion de sécurité des contenus afin d’y inclure la protection des données, des flux, du message médiatique et de la confiance du public, en plus de la protection des équipements et des systèmes.
Elle a identifié trois grandes catégories d’actifs nécessitant une protection : les contenus produits et les archives, l’infrastructure de diffusion comprenant les serveurs, les réseaux et les équipements, ainsi que les métadonnées, les données relatives aux droits et les journaux d’activité.
Elle a évoqué plusieurs risques, notamment les attaques par rançongiciel, les fuites de données, la manipulation des grilles de diffusion automatisée, le piratage des liaisons entre les studios et les centres d’émission, ainsi que les mots de passe faibles, les autorisations excessives et l’usurpation d’identité vocale et visuelle.
Elle a souligné que la protection de l’environnement numérique reposait sur un cycle continu commençant par la prévention, suivi de la surveillance des activités inhabituelles, du confinement des effets des incidents, de la restauration des systèmes et du traitement des vulnérabilités afin d’éviter leur réapparition.
Elle a également insisté sur le fait que la cybersécurité ne relevait pas uniquement des spécialistes des technologies, mais concernait l’ensemble des collaborateurs de l’institution. Elle a appelé à une formation continue, à l’application du principe du moindre privilège, à une surveillance de sécurité permanente et à la mise en place de plans de continuité d’activité.
La Radio tunisienne : protéger l’identité et encadrer l’exploitation numérique
Dans le cadre des échanges d’expériences entre organismes radiophoniques, M. Maher Ferchichi, responsable des médias numériques à la Radio tunisienne, a présenté l’expérience de l’institution en matière de protection des contenus et d’encadrement de leur exploitation numérique.
Il a expliqué que la radio travaillait selon trois axes parallèles : la coopération avec les organismes compétents en matière de droits, les procédures éditoriales et les modalités de publication, ainsi que les mesures techniques relatives aux sites web et aux plateformes.
Il a indiqué qu’une identité numérique unifiée avait été adoptée pour les radios centrales et régionales, avec une mise en évidence de l’identité de la radio sur les images et les contenus publiés. Il a également évoqué le recours à la recherche inversée pour suivre les contenus réutilisés, ainsi que l’utilisation de modèles visuels contribuant à protéger l’identité numérique des contenus.
Il a par ailleurs indiqué qu’une nouvelle convention avait été conclue en novembre 2024 avec l’organisme tunisien chargé du droit d’auteur et des droits voisins, afin de prendre en compte la protection des droits dans l’environnement numérique.
La Radio algérienne : séparation des réseaux et contrôle de l’accès aux archives
M. Menouar Ouis a présenté, de son côté, l’expérience de la Radio algérienne, fondée sur la séparation entre les réseaux internes des chaînes et le réseau Internet, ainsi que sur l’utilisation de serveurs et de dispositifs de protection spécifiques et de comptes individuels dont le niveau d’accès est défini en fonction des fonctions et des responsabilités.
Il a évoqué l’organisation de l’accès aux archives sonores à travers des comptes individuels pour les collaborateurs et l’obligation de présenter une demande préalable pour exploiter les contenus. Des procédures similaires sont appliquées au portail numérique, aux applications et aux comptes de réseaux sociaux.
Il a également indiqué qu’une direction des systèmes d’information avait été créée en 2023, chargée de la sécurité des systèmes et de la protection des données personnelles, parallèlement à des actions de sensibilisation à l’utilisation sécurisée des équipements, des réseaux et des applications.
Sur le plan des droits, il a expliqué que la Radio algérienne appliquait des procédures de déclaration des œuvres diffusées. Il a également souligné la nécessité de publier les contenus en premier lieu sur les canaux et comptes officiels de l’institution et de ne pas utiliser les comptes personnels pour assurer la diffusion en direct depuis les studios.
Radio Koweït : proposition d’une référence arabe en matière d’archives et de propriété intellectuelle
Le représentant de Radio Koweït, M. Ibrahim Matouqi, directeur général de la radio par intérim et directeur de la coordination et du suivi, a présenté une proposition visant à créer une instance consultative arabe de référence dans les domaines des archives et de la propriété intellectuelle.
Cette proposition part de problématiques liées à d’anciens enregistrements auxquels des artistes ont participé et pour lesquels des revendications de propriété ou des demandes d’interdiction de rediffusion sont apparues ultérieurement.
Le projet repose sur une coopération entre l’Union et les organismes radiophoniques, avec le recours à des experts indépendants en droit, en archivage, en enregistrements musicaux et en histoire de la production. L’objectif serait d’examiner les contrats originaux, les registres de production et de diffusion ainsi que les correspondances, afin de déterminer la nature des droits et l’étendue des licences.
Il prévoit également l’élaboration d’un registre indicatif des enregistrements et de leurs documents, de modèles de licences, ainsi que l’établissement d’un lien entre les contrats et les documents archivés. Il propose en outre la mise en place d’un réseau d’experts et d’avocats afin d’assister les radios en cas de litige.
Le représentant de Radio Koweït a précisé qu’il s’agissait d’un projet proposé, et non d’une expérience technique ou d’une instance ayant déjà été effectivement créée. La proposition doit être soumise à la Commission permanente de la radiodiffusion pour examen.
La transformation numérique impose une révision des modalités d’exploitation des contenus
Sur le plan juridique, le professeur égyptien Dr Hossam Lotfi a abordé la valeur économique des contenus radiophoniques et télévisuels ainsi que les défis liés à la transition numérique, notamment en raison de la multiplication des canaux de distribution et de la réutilisation des enregistrements.
Il a expliqué que l’exploitation des contenus nécessitait de distinguer l’autorisation d’utiliser une œuvre de la cession des droits, tout en identifiant au préalable le titulaire des droits, la source de l’enregistrement et l’étendue de la licence avant toute réutilisation ou toute nouvelle production fondée sur celui-ci.
Il a également abordé les nouveaux usages des archives et des voix à l’ère des technologies d’intelligence artificielle, en soulignant l’apparition de contrats portant sur l’utilisation de contenus antérieurs pour entraîner des systèmes d’intelligence artificielle. Cette évolution soulève de nouvelles questions concernant l’objet de la licence et les droits liés au contenu, à la prestation, à la voix et à l’image.
S’agissant de la réutilisation d’œuvres anciennes, il a insisté sur la nécessité d’examiner chaque cas en fonction de la législation applicable, de la nature de l’œuvre, de la durée de protection et du type d’exploitation. Il a souligné que l’écoulement d’une certaine période ne signifiait pas nécessairement qu’une œuvre pouvait être transformée en enregistrement sonore ou réutilisée sans vérification préalable des droits.
La radio : utilisatrice de droits et titulaire de droits
L’atelier s’est achevé par une intervention de M. Mohamed Amaïri, chargé de la gestion de l’organisme tunisien chargé du droit d’auteur et des droits voisins. Il a souligné que la radio réunissait deux qualités : d’une part, elle utilise quotidiennement des textes, des musiques, des interprétations et des enregistrements appartenant à des tiers ; d’autre part, elle produit des programmes et des enregistrements susceptibles de générer eux-mêmes des droits.
Il a insisté sur le fait que la possession d’une copie d’un enregistrement ne signifiait pas automatiquement la possession des droits permettant de le diffuser, de le reproduire ou de le mettre à disposition sur Internet. Il a appelé à revoir les licences en fonction du type et de la durée de l’exploitation, de son champ géographique, du support utilisé, ainsi que des possibilités de réutilisation et d’archivage.
Il a expliqué que le contenu radiophonique pouvait passer de la diffusion traditionnelle à la diffusion en direct sur Internet, puis à la réécoute, au podcast et aux extraits publiés sur les plateformes numériques. Il devient dès lors nécessaire de vérifier que les licences initiales couvrent bien ces nouveaux usages.
Il a également souligné que la documentation des droits devait commencer dès la préparation du contenu, par l’identification des éléments utilisés, de leurs sources et des titulaires de droits, ainsi que par la conservation des contrats et licences et la définition des usages autorisés. Il a évoqué la possibilité de créer, au sein de l’institution, une fonction ou une unité chargée de la gestion de la propriété intellectuelle.
Débat général sur les défis liés à la protection des contenus radiophoniques dans l’environnement numérique
Le débat général a permis un échange de questions et d’expériences concernant les moyens de renforcer la sécurité des contenus radiophoniques, notamment en matière de protection des archives et des données, de contrôle des droits d’accès aux systèmes et aux plateformes et de garantie de la continuité de la diffusion en cas d’incident cybernétique.
Les participants ont également abordé les défis posés par les applications d’intelligence artificielle, notamment les fuites de données, le clonage des voix et la manipulation des contenus.
Les échanges ont mis en évidence l’importance de la formation continue, de l’élaboration de politiques claires concernant l’utilisation des outils d’intelligence artificielle et de la vérification de l’origine des modèles et de leurs conditions d’utilisation. Ils ont également souligné la nécessité d’adapter les contrats et les licences aux nouvelles formes d’exploitation numérique des contenus et des archives.
Ces discussions ont confirmé que la sécurité des contenus constitue une responsabilité institutionnelle globale, à l’intersection des dimensions techniques, éditoriales et juridiques.
De manière générale, l’atelier a conclu que la sécurité des contenus radiophoniques n’était plus une question purement technique distincte de l’activité médiatique. Elle constitue désormais un dispositif global associant la protection des systèmes et des données, la garantie de l’intégrité de la diffusion et la documentation du droit d’auteur et des droits voisins.
Cette approche doit permettre aux organismes radiophoniques de poursuivre leur transformation numérique tout en préservant leurs contenus, leurs archives et la confiance de leurs publics.















































