Les activités du troisième jour de la cinquième édition de la Foire national du livre tunisien se sont poursuivies le dimanche 25 octobre 2026.qui a débuté le 23 octobre et se tiendra jusqu’au 1er novembre 2026. Les allées du Salon ont été le théâtre d’une intense effervescence, mêlant la joie des enfants — encouragés par leurs familles à ancrer l’habitude de la lecture — à la rigueur académique et aux échanges entre les acteurs du secteur de l’édition et les écrivains.
Dès les premières heures de la matinée, une foule nombreuse a afflué vers le Salon. Des enfants, accompagnés de leurs parents, sont venus en grand nombre, aux côtés de délégations d’élèves venues d’écoles situées dans divers gouvernorats de la République. Parmi ces établissements, on peut citer l’école « Hay El Arayes » à Zaghouan, les écoles de Chbaou, El Antite et El Kabaria 3, ainsi que les écoles de la rue Bourguiba et de la place du Marché à Nabeul, l’école de Bejaoua 2, sans oublier les élèves du collège Ibn Rachiq. Ces enfants ont pu assister à des projections cinématographiques, notamment des films d’animation tunisiens, ainsi qu’à une représentation théâtrale intitulée « La Princesse et les Sabots » (*Al-Amira wa al-Sanabik*), produite par la société « Khadija » pour la production artistique. Ils ont également pris part à l’activité quotidienne proposée : un atelier de lecture dirigée.
Séminaire intellectuel : Édition, piratage
et défis de l’intelligence artificielle
Dans le cadre du programme culturel, s’est tenu ce matin le troisième séminaire-débat du Salon, consacré à la thématique de « l’édition et du piratage », sous l’angle des droits de propriété intellectuelle. Le séminaire a vu la participation de Mohamed Amairi, directeur général de l’Organisme tunisien des droits d’auteur et des droits voisins (OTDAV) ; de l’éditeur Imad Azzali (fondateur de la maison d’édition « Dar Al-Mutawassitiya ») ; et de l’éditeur Riad Chnitir (fondateur de la maison d’édition « Sotimedia » et membre des commissions de la propriété intellectuelle et des droits d’auteur au sein de l’Union tunisienne des éditeurs).
Dans son intervention, Mohamed Amiri a souligné que le piratage est un phénomène commercial par excellence, visant un profit rapide. Il a insisté sur la nécessité de respecter les droits d’exploitation des œuvres littéraires, ainsi que le droit de l’auteur et de l’éditeur à déterminer les modalités de mise à disposition et de diffusion de leurs œuvres. Il a rappelé les dispositions de la loi n° 36 de 1994 relative à la propriété littéraire et artistique, telle que modifiée par la loi n° 33 de 2009. Ce texte consacre un chapitre entier à la mise à disposition des œuvres, définit les garanties et les droits, et encadre la relation contractuelle entre l’auteur et l’éditeur. Il a précisé que la législation tunisienne criminalise le piratage sous toutes ses formes — qu’elles soient imprimées ou numériques — dans les domaines des arts, de la musique et de l’audiovisuel, prévoyant des peines pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement. Il a également abordé les défis contemporains liés à l’intelligence artificielle, annonçant par ailleurs la mise en place prochaine d’un système numérique de gestion des droits de reproduction. Ce dispositif comprendra une base de données exhaustive destinée à recenser la production annuelle des auteurs, éditeurs et journalistes, afin de garantir leurs droits.
De son côté, l’éditeur Imad Azzali a expliqué que la lutte contre le piratage ne saurait se limiter aux seuls textes juridiques ; elle exige également la promotion d’une culture du respect de la propriété intellectuelle. Bien que le piratage de livres en Tunisie demeure moins sévère que dans certains autres pays arabes, le problème majeur réside dans l’absence de données et de statistiques précises sur la question. Cette lacune entrave l’élaboration de politiques efficaces ; il est donc suggéré d’élaborer et de publier un rapport annuel documentant ce phénomène, qui tend généralement à refaire surface lors des salons du livre.
Pour sa part, l’éditeur Riad Chniter a mis en lumière les défis quotidiens auxquels sont confrontés les éditeurs face à l’évolution numérique, qui facilite le piratage et l’affranchissement des frontières géographiques. Les atteintes touchent l’œuvre intellectuelle à toutes ses étapes, de la conception initiale et la correction jusqu’à la mise en page. M. Chniter a révélé que la commission de la propriété intellectuelle de l’Union des éditeurs arabes a été saisie de 176 cas d’atteintes dans le monde arabe au cours des cinq dernières années. Il a également mis en garde contre l’utilisation, par certaines plateformes d’intelligence artificielle, de millions d’ouvrages sans autorisation pour entraîner leurs modèles. Cette pratique décourage les éditeurs et freine la publication de nouveaux titres. Il a en outre souligné les agissements de certains contrevenants qui publient des œuvres sans autorisation, et ce, avant même l’expiration du délai légal de cinquante ans suivant le décès de l’auteur.
Recommandations de la table ronde :
Mécanismes de protection et développement du système
La table ronde a abouti à une série de recommandations globales, notamment : la révision et la modernisation des législations pour les adapter aux algorithmes d’intelligence artificielle et à la transition numérique ; la mise en place d’un mécanisme unifié de signalement des infractions ; la création, au sein de l’organisme de gestion des droits d’auteur, d’un observatoire chargé de surveiller et de documenter les atteintes, ainsi que de publier des rapports périodiques ; enfin, le renforcement de l’échange d’informations avec les unions d’éditeurs et la fourniture d’un soutien juridique. Il a également été souligné qu’il convient d’intensifier les contrôles sur le terrain et de mettre en place des commissions dédiées à la propriété intellectuelle au sein des salons du livre. Par ailleurs, il a été préconisé d’encourager les éditeurs à s’orienter vers le livre numérique et le livre audio, et à développer des systèmes de paiement à distance. Il s’agit aussi de renforcer le rôle des ministères de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur — notamment par le soutien et la création de bibliothèques scolaires et universitaires — ainsi que d’étendre le réseau des bibliothèques publiques, afin de faciliter un accès légal et gratuit aux livres pour les lecteurs à faibles revenus.
Soirée littéraire : témoignages et expériences
des membres du « Club de la nouvelle »
Dans l’après-midi, la salle « Sophie Goulli » a accueilli un groupe d’écrivains et de membres du « Club de la nouvelle », qui ont partagé leurs réflexions sur l’histoire du genre, en s’appuyant sur leurs propres expériences, lectures et publications.
Parmi ces témoignages, l’écrivain Salah Damès a livré un récit littéraire retraçant son parcours de lecteur et d’écrivain depuis 1965. Il a évoqué le rôle qu’ont joué, le salon du coiffeur, les exemplaires du journal « Al-Manar » et les bibliothèques publiques dans l’éveil de son attachement à la littérature classique et au patrimoine. Il a ensuite relaté sa découverte des revues « Qisas » (« Histoires ») et « Al-Fikr » (« La Pensée »), ainsi que l’influence profonde qu’ont exercée sur lui des auteurs tels qu’Ali Douaji, Mohamed Aribi, Béchir Khraief et Mahmoud Belaïd, autant de figures qui l’ont conduit à entreprendre ses propres expériences dans l’écriture de nouvelles et la création littéraire.
D’autre part, Noureddine Ahmed Benkhoud, membre du Club de la nouvelle tunisienne, a présenté une intervention intitulée « Les enjeux de l’expérimentation et ses manifestations dans la nouvelle tunisienne contemporaine ». Il y a passé en revue les étapes de formation du paysage narratif tunisien et ses principales mutations artistiques. Il a débuté son analyse en évoquant la « génération fondatrice » — celle qui a vu naître la nouvelle avec des pionniers comme Ali Douaji, Mohamed Bachrouch, Bayram Ettounsi et Mohamed Aribi — et a souligné comment l’émergence de ce genre s’est accompagnée d’un débat théorique sur la fonction de la littérature, oscillant entre un engagement réaliste envers les enjeux sociaux et une approche humaniste axée sur la liberté artistique. Il a ensuite abordé le mouvement d’avant-garde des années 1970, en présentant le tournant expérimental initié par Ezzedine Madani et ses compagnons — tels que Samir Ayadi, Tahar Hammami et Radhouane Kouni. Ce mouvement s’est caractérisé par une rupture avec les normes classiques, le dépassement de la structure narrative traditionnelle et l’abandon de la figure du héros. L’analyse s’est poursuivie jusqu’à l’expérimentation contemporaine, mettant en lumière les formes de renouvellement chez des auteurs plus récents — comme Abou Bakr Ayadi, Nafla Dh’hab, Hassan Nasr et Aissa Jabli — à travers le recours au patrimoine, aux références intertextuelles et aux notes narratives, l’intégration de la tradition orale et du merveilleux, ainsi qu’une ouverture sur les arts, le théâtre et le cinéma.
De son côté, l’écrivain Samir Messaoudi a présenté une intervention intitulée « Le rôle du Club de la Nouvelle et de la revue « Qisas » dans l’émergence de la vague expérimentale dans la nouvelle tunisienne ». Il y a retracé la genèse de cet espace littéraire en 1964 et le rôle de sa revue (parue en 1966) dans le soutien à la nouvelle tunisienne. Il a démontré comment la revue « Qisas » a constitué une plateforme majeure, diffusant les textes des pionniers de l’avant-garde et de l’expérimentation — tels qu’Ezzedine Madani, Samir Ayadi, Mahmoud Tounsi, Radhouane Kouni et Ahmed Mamou — tout en accueillant également des auteurs attachés aux structures narratives traditionnelles.
Il a également mis en lumière les caractéristiques artistiques et structurelles de cette vague avant-gardiste, qui se manifestent par la rupture avec l’intrigue traditionnelle linéaire, la combinaison entre la déconstruction du pouvoir, l’exploitation du patrimoine et le recours à la distanciation, ainsi que par la destruction de la figure du héros individuel au profit du personnage problématique et de la conscience isolée. À cela s’ajoute une libération du langage, débarrassé de ses fioritures rhétoriques et enrichi d’emprunts aux arts plastiques, au théâtre et à la géométrie — reflets des parcours artistiques de leurs créateurs. Le tout aboutit à une remise en cause des dimensions spatio-temporelles, transformées en symboles fragmentés, et à une refonte de la relation avec le lecteur, qui passe du statut de consommateur passif à celui de participant actif, impliqué dans la construction du texte et la quête de sa portée transformatrice.
Quant à l’écrivain Ridha Ben Salah, il a abordé, dans une intervention intitulée « Études sur la nouvelle en Tunisie : son écho a-t-il franchi les frontières nationales ? », l’évolution de la critique de la nouvelle tunisienne et l’intérêt porté par les chercheurs à ses expériences et à ses récits. Il a examiné l’ouverture de ce genre littéraire aux réalités sociales, ainsi que l’interaction entre le corpus narratif local et les horizons critiques, tant sur le plan national qu’arabe. Il a ainsi souligné la valeur de l’accumulation créative et critique qui a permis à la nouvelle tunisienne de se faire une place de choix dans le paysage littéraire et de dépasser les limites de la réception locale.
En clôture de cette rencontre littéraire et intellectuelle, l’assistance a pu apprécier l’intervention de l’écrivain Omar Saidi, qui a donné lecture de la nouvelle « Le barbier égaré » (« Al-Hallaq al-taeh »), extraite de son recueil intitulé « Les états des gens simples » (« Ahwal al-busata »).








































