Dans une note publiée en octobre 2026, l’IACE met en évidence un paradoxe de l’économie tunisienne : le pays dispose d’un potentiel scientifique reconnu à l’échelle internationale, mais peine à le convertir en innovation industrielle, en investissement et en gains de productivité. L’institut préconise quatre orientations stratégiques pour renforcer les liens entre recherche et entreprises et améliorer la valorisation des connaissances.
La Tunisie dispose d’un capital scientifique important, mais sa transformation en valeur économique demeure un défi majeur. C’est le principal constat de la note stratégique de l’Institut arabe des chefs d’entreprise (IACE), intitulée « De la science à la valeur : convertir le capital scientifique tunisien en innovation d’entreprise, en investissement et en productivité », publiée en octobre 2026.
Selon l’Indice mondial de l’innovation 2026, élaboré par l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), la Tunisie occupe le 71e rang sur 139 économies. Au-delà de ce classement, l’analyse de l’IACE met en évidence un décalage entre les capacités scientifiques du pays et les mécanismes qui permettent de les transformer en activités productives.
La Tunisie se classe ainsi au 92e rang pour les moyens d’innovation, mais au 56e rang pour les résultats obtenus. Ce contraste témoigne de résultats relativement élevés au regard des moyens mobilisés, sans pour autant masquer les difficultés persistantes dans le passage de la recherche à l’activité économique.
Un potentiel scientifique reconnu, mais insuffisamment valorisé
Plusieurs indicateurs internationaux illustrent les atouts de la Tunisie. En 2023, 37,9 % des diplômés de l’enseignement supérieur étaient issus de filières scientifiques et d’ingénierie, plaçant le pays au premier rang mondial pour cet indicateur. En 2025, la production d’articles scientifiques et techniques rapportée à la taille de l’économie lui permettait de se classer au 12e rang mondial.
Le pays comptait également, en 2024, près de 1 668 chercheurs en équivalent temps plein par million d’habitants. Toutefois, cet indicateur a reculé de 15,3 % par rapport à son niveau maximal enregistré en 2016, ce qui souligne la nécessité de préserver et de renforcer le potentiel scientifique national.
Pour l’IACE, ces résultats confirment l’existence d’une base de compétences et de connaissances qui pourrait davantage contribuer à la croissance. Le problème réside moins dans la production scientifique elle-même que dans sa transformation en innovations commercialisables, en nouveaux produits, en procédés industriels et en entreprises compétitives.
Le lien entre recherche et entreprise, principal point de fragilité
La faiblesse des relations entre les institutions de recherche et le secteur privé constitue l’un des constats les plus marquants de la note.
En 2025, seulement 0,28 % des publications scientifiques tunisiennes étaient cosignées par des institutions publiques de recherche et des entreprises, plaçant la Tunisie au 134e rang sur 139 économies. Par ailleurs, en 2024, seuls 8,1 % des chercheurs travaillaient dans le secteur des entreprises.
Ces indicateurs illustrent la difficulté à rapprocher les laboratoires des besoins des entreprises et à faire émerger des projets de recherche collaboratifs susceptibles de déboucher sur des applications industrielles.
L’IACE relève également le faible développement des clusters, ces regroupements d’entreprises, de centres de recherche et d’autres acteurs économiques favorisant les échanges de connaissances et l’innovation. Sur cet indicateur, fondé sur une enquête d’opinion auprès de dirigeants d’entreprise, la Tunisie occupait le 116e rang mondial en 2025.
À cette faiblesse des collaborations s’ajoute un déficit de données publiques consolidées sur les résultats de la valorisation de la recherche, notamment les licences accordées, les revenus tirés des brevets et le nombre d’entreprises issues de la recherche publique. L’absence de tels indicateurs complique l’évaluation des politiques engagées et la définition des priorités.
Des ruptures dans le financement de l’innovation
La note souligne que la Tunisie ne manque pas de mécanismes de soutien à la recherche, au développement et à l’innovation. La difficulté tient davantage à leur continuité et à leur capacité à accompagner les projets jusqu’à leur commercialisation.
Un diagnostic du ministère de l’Industrie publié en 2022 faisait état d’une rupture dans le financement de la maturation technologique. Les dispositifs publics identifiés ne dépassaient pas le niveau 6 de maturité technologique, laissant notamment le prototypage et certaines étapes précédant la mise sur le marché insuffisamment financés.
En septembre 2026, le directeur général de l’Agence nationale de promotion de la recherche scientifique a également évoqué les difficultés rencontrées entre les résultats de laboratoire et les solutions commercialisables.
Cette discontinuité peut freiner des projets pourtant prometteurs, faute de financements adaptés aux étapes intermédiaires. L’IACE appelle ainsi à actualiser l’inventaire des mécanismes existants, à identifier les niveaux de maturité insuffisamment couverts et à mieux suivre les délais de versement des aides.
Le financement privé demeure lui aussi limité. En 2025, la part de la Tunisie dans le nombre mondial d’opérations de capital-risque de stade avancé était particulièrement faible, selon les données reprises par l’OMPI.
La propriété intellectuelle et l’investissement, autres défis majeurs
La capacité à protéger les inventions et à les valoriser sur les marchés internationaux constitue un autre maillon fragile de la chaîne de l’innovation.
En 2024, l’office tunisien de la propriété industrielle a reçu 440 demandes de brevet, dont 225 déposées par des résidents. Dans le même temps, les déposants résidant en Tunisie ont présenté 40 demandes de brevet à l’étranger et huit demandes internationales dans le cadre du Traité de coopération en matière de brevets.
Ces chiffres, qui correspondent à des catégories statistiques distinctes, mettent en évidence l’écart entre les dépôts nationaux et les démarches de protection à l’étranger. Ils ne permettent toutefois pas de calculer directement un taux de conversion des brevets nationaux en brevets internationaux.
Pour l’IACE, il est nécessaire de mieux accompagner les universités, les organismes de recherche et les PME dans leurs démarches de protection internationale, tout en intégrant la stratégie de propriété intellectuelle dès la conception des projets financés sur fonds publics.
Le ralentissement de l’investissement productif constitue une autre préoccupation. La formation brute de capital fixe est passée de 26 % du PIB en 2010 à 15,2 % en 2024. Parallèlement, la croissance de la productivité du travail n’a atteint que 0,7 % par an en moyenne sur la période 2015-2025.
Ces évolutions sont compatibles avec une capacité insuffisante de l’appareil productif à absorber pleinement les compétences et les connaissances disponibles. L’IACE précise néanmoins que les données mobilisées ne permettent pas d’établir un lien de causalité direct entre les faiblesses de la valorisation scientifique et les performances économiques observées.
Quatre orientations pour passer de la recherche à la production
Face à ce diagnostic, l’IACE propose quatre orientations stratégiques destinées à améliorer la conversion du potentiel scientifique en valeur économique.
La première consiste à organiser et mesurer la relation entre la recherche et les entreprises. Il s’agit notamment de définir des indicateurs de valorisation, de clarifier les responsabilités des institutions concernées et de publier régulièrement les résultats, en particulier sur les brevets issus de la recherche publique, les licences et les entreprises créées à partir de travaux scientifiques.
La deuxième vise à assurer la continuité du financement de l’innovation, depuis la validation en laboratoire jusqu’à la mise sur le marché. L’institut recommande d’actualiser les dispositifs existants, de combler les éventuelles lacunes de financement de la maturation technologique et de publier les taux de décaissement des aides.
La troisième orientation porte sur le renforcement de la valorisation et de la protection internationale de la propriété intellectuelle. Elle prévoit un meilleur accompagnement des chercheurs et des entreprises dans le dépôt de brevets à l’étranger, ainsi qu’une intégration plus systématique de la propriété intellectuelle dans les projets de recherche soutenus par des fonds publics.
Enfin, la quatrième consiste à faire de l’investissement productif un vecteur d’absorption de l’innovation. L’IACE suggère d’examiner l’intégration de critères liés à l’intensité technologique et à l’emploi de personnel qualifié dans les dispositifs d’incitation à l’investissement. Une telle démarche nécessiterait notamment de mieux mesurer les dépenses de recherche et développement des entreprises et les emplois qualifiés créés par les projets soutenus.
Faire de la conversion scientifique une priorité économique
Au-delà de ces recommandations, la note insiste sur la nécessité de mieux documenter les résultats des politiques publiques. Plusieurs indicateurs essentiels restent indisponibles ou insuffisamment actualisés, notamment ceux relatifs à la recherche et développement exécutée par les entreprises et aux résultats des mécanismes de valorisation.
L’IACE privilégie ainsi une approche fondée sur des responsabilités institutionnelles clairement définies, des indicateurs publiés régulièrement et une évaluation des coûts et des effets attendus des mesures envisagées.
Le défi pour la Tunisie n’est donc pas seulement de produire davantage de connaissances ou de former des compétences scientifiques. Il consiste aussi à permettre aux entreprises de les intégrer dans leurs activités, à faciliter le financement des innovations et à transformer les résultats de la recherche en investissements, en emplois qualifiés et en gains de productivité.
La conversion du capital scientifique en activité productive apparaît ainsi comme un chantier central de la politique économique. C’est à cette condition que les atouts scientifiques du pays pourront contribuer plus directement à la compétitivité des entreprises et à une croissance durable.












































