Productrice et scénariste camerounaise, Evodie Ngueyeli est co-créatrice et scénariste de la série dramatique MONKAM. À l’occasion de sa diffusion sur TV5MONDE+, elle revient sur les choix qui ont façonné ce thriller profondément ancré dans les réalités camerounaises, les dilemmes moraux et sociaux qu’il explore, et cette ambition : faire voyager les récits africains sans perdre leur singularité, pour qu’ils puissent résonner auprès de publics au-delà du continent.
MONKAM raconte jusqu’où un parent est prêt à aller pour protéger son enfant. Qu’est-ce qui vous a convaincue que cette histoire méritait d’être portée à l’écran aujourd’hui ?
Ce qui nous a d’abord touchés dans cette histoire, c’est son caractère profondément humain. MONKAM pose une question universelle : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour protéger ceux que nous aimons, et à quel moment l’amour peut-il nous conduire à franchir des limites que nous n’aurions jamais imaginé franchir ?
Cette histoire nous permettait aussi de parler de réalités qui nous entourent : la vulnérabilité des familles, les inégalités sociales et les réseaux qui profitent de cette vulnérabilité. Le choix de placer un pasteur au centre du récit nous intéressait particulièrement, parce qu’il crée une confrontation très forte entre la foi, les valeurs morales et la réalité à laquelle le personnage est confronté.
Nous voulions raconter une histoire à la fois émotionnelle, populaire et ancrée dans notre réalité.
La série place ses personnages face à des choix moralement complexes. Était-il important pour vous de montrer des personnages qui ne sont ni totalement innocents ni totalement coupables ?
Oui, absolument. Nous ne voulions pas construire des personnages simplement bons ou mauvais. Ce qui nous intéressait, c’était de montrer des êtres humains confrontés à des situations qui les obligent à faire des choix.
MONKAM pose justement cette question : peut-on commettre l’inacceptable pour une raison que l’on considère juste ? À partir du moment où les personnages commencent à franchir certaines limites, tout devient plus complexe.
Cela permet aussi au spectateur de ne pas rester dans un jugement confortable. On peut comprendre les motivations d’un personnage sans forcément approuver ses actes. Cette zone grise nous semblait beaucoup plus intéressante dramatiquement.
Au-delà du drame familial, quels sujets de société souhaitiez-vous aborder à travers cette histoire ?
MONKAM aborde notamment la traite et le trafic d’organes, la vulnérabilité des populations, les inégalités sociales, la corruption, la fertilité, les violences faites aux femmes, mais aussi la foi et la morale.
À travers ces sujets, nous voulions interroger une société dans laquelle certaines personnes disposent de beaucoup plus de possibilités et de protections que d’autres.
La série questionne aussi notre rapport au pouvoir, à l’argent et à la survie : que sommes-nous capables de faire lorsque nous avons le sentiment que les voies légales ne nous permettent plus de protéger ceux qui nous sont chers ?

L’une des forces de MONKAM est sa capacité à susciter à la fois empathie et inconfort. Quelle émotion espérez-vous laisser au public après le dernier épisode ?
J’aimerais que le spectateur termine la série avec des questions plutôt qu’avec des réponses toutes faites.
Bien sûr, nous voulons qu’il ait été ému, qu’il se soit attaché aux personnages et qu’il ait vécu le suspense. Mais nous aimerions surtout qu’il se demande : « Qu’aurais-je fait à sa place ? »
Si, après le dernier épisode, le spectateur continue à réfléchir aux choix de Monkam, à leurs conséquences et aux limites que chacun peut être amené à franchir, alors nous aurons atteint quelque chose d’important.
Les séries africaines connaissent aujourd’hui un véritable essor. Selon vous, qu’apporte MONKAM à cette nouvelle génération de productions du continent ?
Je pense que MONKAM participe à un mouvement dans lequel les créateurs africains racontent de plus en plus nos réalités avec nos propres regards, tout en assumant des codes narratifs capables de parler à un public international.
Avec MONKAM, nous avons choisi un genre très populaire, le thriller, tout en l’ancrant dans un environnement et des réalités camerounaises. Pour nous, il n’y a pas à choisir entre être profondément africain et être accessible à l’international.
L’enjeu n’est pas de faire une série africaine qui ressemble aux séries internationales, mais de raconter une histoire profondément ancrée chez nous, avec l’ambition narrative et de production nécessaire pour qu’elle puisse voyager.
MONKAM est profondément ancrée dans les réalités camerounaises tout en abordant des thèmes universels. Est-ce cette rencontre entre singularité et universalité qui permet à un récit de voyager ?
Je le pense. Pour moi, l’universalité ne signifie pas gommer ce qui nous rend spécifiques. Au contraire, plus une histoire est sincèrement ancrée dans un territoire, une culture et une réalité particulière, plus elle peut trouver un écho ailleurs lorsqu’elle porte des émotions et des questionnements dans lesquels chacun peut se reconnaître.
Dans MONKAM, on parle de famille, de foi, de peur, de sacrifice, de culpabilité, de pouvoir et de survie. Ce sont des questions qui peuvent être comprises partout, même si les personnages et leur environnement sont profondément camerounais.
« Faire voyager les récits africains, ce n’est pas les rendre moins africains. C’est leur permettre de rencontrer des publics qui peuvent découvrir nos réalités tout en reconnaissant quelque chose d’eux-mêmes dans nos histoires. »
TV5MONDE+ s’impose de plus en plus comme une vitrine de la création francophone contemporaine. En quoi ce type de plateforme contribue-t-il à faire circuler les récits africains à l’international ?
Pour une production africaine, la question de la circulation est essentielle. Produire une œuvre est une première étape, mais encore faut-il qu’elle puisse rencontrer son public, au Cameroun, en Afrique et au-delà du continent.
Une plateforme comme TV5MONDE+ permet de dépasser certaines limites géographiques de la diffusion traditionnelle et de rendre les œuvres africaines accessibles à un public francophone beaucoup plus large.
Pour MONKAM, c’est l’opportunité de permettre à une histoire née au Cameroun de voyager et de rencontrer des spectateurs qui ne l’auraient peut-être jamais découverte autrement. Nous avons besoin de produire nos histoires, mais aussi de leur donner les moyens de circuler. C’est une question qui me tient particulièrement à cœur en tant que productrice.














































