Lors de la soirée du 26 juillet, le public du Festival international de Carthage a eu rendez-vous avec « Karahmena » de Moez Toumi. Il s’agit de la seule pièce de théâtre au programme de cette 60 e édition. C’est une œuvre qui a marqué le paysage théâtral tunisien et a eu un grand succès au cours des représentations précédentes. L’acteur, qui a écrit lui-même le texte du monodrame, a conçu une version spéciale pour le festival. La rencontre entre « Karahmena » et le public de Carthage a constitué l’ultime représentation de cette pièce et marque les adieux à ce personnage culte.
Dans cette pièce en deux actes, Moez Toumi incarne une vieille dame autoritaire qui a le verbe haut. Le pari à relever, c’est de créer un personnage crédible et authentique dans sa démarche, ses mimiques et ses prises de position, sans tomber dans la caricature ni dans l’imitation. Effectivement , en regardant le spectacle, on oublie rapidement l’acteur déguisé pour ne voir que le personnage, « Karahmena », imposante par son allure et sa lucidité. Elle devient même touchante, attachante et parfaitement familière.
Derrière sa machine à coudre, la vieille dame grincheuse multiplie les confidences et les protestations. L’humour tient une place importante dans cette pièce, tout en confrontant les spectateurs à des vérités dérangeantes. Le déguisement devient alors un outil dramaturgique fort pour dresser une satire de notre société.
Ayant connu plusieurs époques et épreuves sans perdre de sa force et son audace, Karahmena fait de chaque geste hilarant et de chaque réplique mordante une dénonciation percutante des soucis contemporains. En empruntant la voix de cette matriarche à la personnalité marquée, Moez Toumi critique les contradictions et les absurdités du quotidien. Il pointe du doigt des thèmes pertinents sous couvert de confidences et de plaisanteries: l’hypocrisie, les faux semblants, l’administration tunisienne, le féminisme, les mariages, l’alzheimer et les autres maladies de la vieillesse, les liens familiaux effrités… Des scènes ordinaires ont ainsi été décortiquées, entre sarcasme et tragique. Des portraits ont été brossés, des valeurs ont été rappelées.. En plus du texte propre du monodrame, les improvisations et l’interaction avec le public, et même les artistes présents parmi l’audience, ont ponctué les scènes, ajoutant une dimension plus conviviale et originale au spectacle.
Le personnage de Gilani, le mari invalide, a fait son apparition au deuxième acte, sous forme d’une marionnette géante. Un échange s’est construit autour de cette présence, donnant des scènes encore plus véridiques et hilarantes à la fois.
La pièce de deux heures a été clôturée par un hommage émouvant de Moez Toumi à sa mère. Des vidéos ont été diffusées sur l’écran géant, retraçant la genèse de « Karahmena ». L’acteur y révèle qu’il s’était inspiré de sa propre mère pour donner vie à ce personnage devenu culte et qui restera certainement gravé dans les mémoires.
Une conférence de presse a suivi. Moez Toumi a décrit son bonheur de voir un public aussi nombreux, en dépit des mauvaises conditions climatiques.
Pour lui, l’autonomie de la femme est le message principal de « Karahmena ». Il a souligné la complexité du personnage, dont les traits ont pris naissance 14 ans auparavant. L’interprétation était une épreuve physique particulièrement rude.
« Karahmena » est donc une pièce qui amuse autant qu’elle interroge. Derrière les éclats de rires et les applaudissements, elle incarne la vocation du théâtre qui divertit sans banalité et qui incite à poursuivre la réflexion même après la fin de la représentation.


































