Pourquoi la réforme des mathématiques doit devenir une priorité économique nationale
Et si la faiblesse des mathématiques constituait désormais un enjeu économique autant qu’éducatif ? Dans une économie de plus en plus fondée sur la connaissance, la qualité des compétences scientifiques conditionne directement la capacité d’un pays à innover, à améliorer sa productivité et à rester compétitif.
C’est le constat dressé par l’Institut arabe des chefs d’entreprises (IACE) dans une nouvelle note consacrée au capital scientifique comme levier de croissance. Première d’une série de trois publications consacrées aux mathématiques, cette étude appelle à changer de regard : la réforme de cette discipline ne devrait plus être considérée comme une question relevant uniquement du système éducatif, mais comme une priorité de politique économique nationale.
Un recul qui dépasse les frontières tunisiennes
La dégradation des performances en mathématiques n’est pas propre à la Tunisie. Les résultats de PISA 2025 font état d’une baisse de 22 points des scores moyens en mathématiques dans les pays de l’OCDE entre 2015 et 2025, soit l’équivalent de plus d’une année d’apprentissage.
Pour la Tunisie, cette tendance prend toutefois une dimension particulière. Selon l’IACE, le pays fait face à une érosion progressive de son capital scientifique, entendu comme sa capacité à former, renouveler et valoriser les compétences scientifiques nécessaires à son développement économique.
Le problème ne se limite donc pas aux résultats scolaires. Il touche directement la capacité future du pays à disposer d’ingénieurs, de chercheurs, d’experts en intelligence artificielle, de spécialistes des données, de professionnels de l’industrie avancée ou encore d’entrepreneurs technologiques.
Des mathématiques à la compétitivité économique
Longtemps considérées comme une discipline scolaire parmi d’autres, les mathématiques constituent pourtant un socle commun à de nombreux secteurs à forte valeur ajoutée : sciences de l’ingénieur, numérique, intelligence artificielle, finance, recherche, industrie et innovation technologique.
Une économie peut importer des équipements et acquérir des technologies. Elle peut également attirer temporairement des compétences étrangères. Mais elle ne peut construire durablement sa trajectoire de développement sans disposer d’une capacité nationale à former les compétences dont elle aura besoin.
C’est précisément ce qui donne aux mathématiques une dimension économique et stratégique. Une baisse durable du niveau scientifique peut progressivement réduire le potentiel d’innovation, de productivité et de création de valeur du pays.
Le paradoxe tunisien : davantage de diplômés, mais moins de valorisation économique
La Tunisie a consenti, au cours des dernières décennies, un effort important en matière d’éducation et d’enseignement supérieur. Le nombre de diplômés a fortement progressé, mais cette évolution quantitative ne s’est pas traduite par une amélioration comparable de leur insertion économique.
Le taux de chômage des diplômés de l’enseignement supérieur est ainsi passé de 3,8 % en 1994 à 24,9 % au troisième trimestre 2025, tandis que le chômage national évoluait récemment entre 14,1 % et 16,4 %.
Pour l’IACE, ce décalage révèle un problème de fond : le défi n’est plus seulement de former davantage de diplômés, mais de parvenir à transformer le capital éducatif accumulé en compétences créatrices de valeur.
Autrement dit, la question n’est plus uniquement de savoir combien de personnes le système éducatif forme, mais ce qu’elles sont réellement capables de produire, d’innover et d’adapter dans une économie en mutation.
La qualité des apprentissages, un déterminant de la productivité future
L’IACE met également en avant l’Indice de capital humain de la Banque mondiale. Avec un score de 0,52, la Tunisie se trouve dans une situation où un enfant né aujourd’hui n’atteindrait, à l’âge adulte, qu’environ 52 % de son potentiel productif dans un environnement éducatif optimal.
Cette situation ne s’explique pas uniquement par la durée de scolarisation, qui demeure relativement élevée. Elle renvoie surtout à la qualité des apprentissages effectivement acquis.
Cette distinction est essentielle. Un pays peut assurer une large scolarisation et augmenter le nombre de diplômés tout en éprouvant des difficultés à produire les compétences correspondant aux besoins de son économie.
Dans ce contexte, les mathématiques jouent un rôle particulier. Elles développent le raisonnement logique, l’analyse quantitative et la capacité à résoudre des problèmes, autant de compétences devenues indispensables dans une économie numérique et technologique.
Un manque à gagner estimé à 9,7 milliards de dinars
L’enjeu économique pourrait être considérable.
Selon l’estimation avancée par l’IACE, l’inadéquation entre les compétences disponibles et les besoins de l’économie représenterait environ 9,7 milliards de dinars par an de valeur ajoutée potentiellement non produite, soit près de 6 % du PIB.
L’institut précise que cette estimation doit être interprétée avec prudence. Il ne s’agit pas d’une perte comptable directement observable dans les comptes nationaux, mais d’une estimation du potentiel économique qui pourrait être généré grâce à une meilleure mobilisation du capital humain.
L’ordre de grandeur reste néanmoins significatif. Le coût des insuffisances en matière de compétences scientifiques dépasse largement le secteur éducatif. Il peut se traduire par une moindre innovation, une productivité insuffisante, des trajectoires professionnelles en dessous de leur potentiel et une dépendance accrue à l’égard des compétences importées.
À cela s’ajoutent des effets indirects, comme les pertes fiscales liées à une insertion professionnelle insuffisante ou encore l’émigration des talents formés en Tunisie.
Les familles supportent aussi une partie du coût
Les insuffisances du système se traduisent également directement dans les dépenses des ménages.
L’un des symptômes les plus visibles est le recours massif aux cours particuliers. Selon les données citées par l’étude, les ménages tunisiens consacraient en 2021 en moyenne 33,2 dinars par personne aux cours particuliers de mathématiques, pour un coût national estimé à environ 500 millions de dinars en 2025.
Pour l’IACE, cette situation montre qu’une partie du coût de correction des insuffisances du système éducatif est progressivement transférée vers les familles.
Elle pose également une question d’équité. Les ménages disposant de moyens financiers suffisants peuvent recourir aux cours particuliers, tandis que les autres disposent de moins de possibilités pour compenser les difficultés scolaires. Le risque est donc d’accentuer les inégalités entre élèves.
Un investissement public déjà considérable
La question ne peut pas non plus être réduite à celle du manque de ressources financières.
En 2026, le budget consacré par l’État à l’éducation et à l’enseignement supérieur atteint 11 milliards de dinars, soit environ deux fois le budget d’investissement de l’État, avec une progression annuelle de 5 %.
Pour l’IACE, le véritable enjeu est donc celui du rendement de cet investissement.
La Tunisie consacre déjà d’importantes ressources à son système éducatif. Il s’agit désormais de mieux transformer cet effort en capital humain productif, capable d’accompagner les mutations technologiques et industrielles.
Le débat doit ainsi évoluer d’une logique de « dépense éducative » vers une logique d’investissement dans les capacités productives futures du pays.
Pourquoi une réforme de long terme est nécessaire
Le développement du capital scientifique présente une difficulté particulière : ses coûts sont immédiats, alors que ses bénéfices apparaissent plusieurs années, voire plusieurs décennies plus tard.
Former une génération de scientifiques, d’ingénieurs ou de spécialistes des technologies nécessite en effet du temps. Entre l’amélioration des apprentissages fondamentaux, l’orientation vers les filières scientifiques, la formation universitaire et l’entrée dans la vie professionnelle, les résultats d’une politique engagée aujourd’hui ne seront pleinement visibles qu’à moyen et long terme.
Cette temporalité entre en tension avec les cycles politiques et budgétaires.
Une réforme des programmes, la formation des enseignants, l’amélioration de l’évaluation ou la réorganisation des priorités peuvent générer des coûts et des résistances immédiats, alors que les gains en matière de productivité et d’innovation ne se matérialiseront que progressivement.
L’IACE estime donc que le capital scientifique doit faire l’objet d’une stratégie dépassant les cycles politiques.
Trois priorités pour la Tunisie
Pour transformer le capital scientifique en véritable levier de compétitivité, l’IACE identifie trois grandes orientations.
- Mettre en place un système national de suivi des compétences scientifiques
La première priorité consiste à mesurer régulièrement les apprentissages fondamentaux, à suivre les écarts entre territoires et établissements et à observer l’évolution de l’attractivité des filières scientifiques.
Il s’agit également de rapprocher les compétences développées dans le système éducatif des besoins réels de l’économie.
- Définir une trajectoire nationale de développement du capital scientifique
La deuxième priorité consiste à inscrire la politique scientifique dans une vision de long terme.
Cela passe notamment par le renforcement des apprentissages fondamentaux, l’amélioration de l’attractivité des parcours scientifiques, le renouvellement des enseignants et des formateurs ainsi qu’une meilleure articulation entre universités, recherche et économie.
- Instaurer une gouvernance interministérielle
Le développement du capital scientifique concerne plusieurs domaines : éducation, enseignement supérieur, recherche, industrie, innovation et emploi.
L’IACE préconise donc une meilleure coordination entre les différentes politiques publiques concernées afin d’assurer la continuité des choix stratégiques et d’évaluer leurs résultats dans le temps.
L’institut évoque notamment la possibilité de créer un mécanisme indépendant de suivi, tel qu’un observatoire national des compétences scientifiques. Celui-ci pourrait produire régulièrement des données, documenter les tendances, mesurer les écarts territoriaux et contribuer à éclairer les décisions publiques.
Des mathématiques à la souveraineté économique
Au fond, la question posée par l’IACE dépasse largement l’enseignement d’une discipline scolaire.
Dans une économie où la technologie, l’innovation et la connaissance deviennent des facteurs déterminants de compétitivité, disposer d’un capital scientifique solide relève de la souveraineté économique.
La Tunisie ne manque pas seulement d’un meilleur niveau en mathématiques. Elle doit surtout s’assurer qu’elle sera capable, demain, de former les compétences nécessaires à son développement industriel, technologique et scientifique.
La réforme des mathématiques apparaît ainsi comme l’un des points d’entrée d’une politique beaucoup plus large : construire, préserver et renouveler le capital scientifique national.
Pour l’IACE, l’enjeu n’est donc plus de considérer les mathématiques comme une simple composante du système éducatif, mais comme une infrastructure immatérielle stratégique, au même titre que les autres facteurs essentiels de la compétitivité nationale.









































