La 8e édition de L’Afrique Fait Son Cinéma se tiendra du 5 au 14 novembre 2026 à l’EICAR Paris en France. Au programme 46 films retenus sur plus de 300 reçus, 25 pays, « The Market », un marché professionnel de quatre jours, et deux catégories inédites consacrées à l’intelligence artificielle et au film tourné au smartphone. Fondateur et délégué général, Blaise Pascal Tanguy revient sur ce que le festival est devenu, et sur ce qu’il refuse d’être.
Agence Ecofin : L’Afrique Fait Son Cinéma arrive à sa huitième édition. Qu’est-ce qui a le plus profondément changé entre les débuts du festival et ce qu’il est devenu aujourd’hui ?
Blaise Pascal Tanguy : En 2019, sur les Champs-Élysées, nous faisions un festival de projection. On montrait des films, on remettait des prix, et les cinéastes repartaient avec un trophée et rien d’autre. Ce que j’ai compris depuis, et qui a tout changé, c’est que le problème du cinéma africain et caribéen n’est pas le talent. Le talent, nous en recevons la preuve chaque année. Le problème, ce sont les canaux. Un film peut être excellent et ne jamais sortir de son pays, parce que personne ne l’achète, personne ne le distribue, et personne ne finance le suivant.
Le festival a donc cessé d’être une vitrine. Nous y avons adossé un marché, un hub de coproduction qui fonctionne toute l’année, une infrastructure juridique sur place, des masterclasses sur le plan du financement plutôt que sur l’inspiration. Nous sommes passés de montrer à faire circuler.
Le second changement est interne, et moins visible : nous nous sommes structurés en huit départements, comme un plateau de tournage. Un festival qui grandit sans organisation ne devient pas un grand festival, il devient une addition d’événements.
Agence Ecofin : Cette édition est placée sous le thème « L’imaginaire ne se programme pas — Raconter demain : nos histoires à l’ère de l’intelligence artificielle ». Que raconte ce choix sur l’évolution actuelle des cinémas africains et caribéens ?
Blaise Pascal Tanguy : Le titre a un double sens que j’assume : on programme du code, et on programme aussi un festival. Ce qui est mis en salle relève d’une décision humaine, pas d’un calcul d’audience.
Sur le fond, c’est la première fois dans l’histoire du cinéma qu’une révolution technique n’arrive pas chez nous avec quinze ans de retard. Le son, la couleur, le numérique : à chaque fois, le continent a reçu l’outil quand ailleurs on s’en était déjà lassé. L’intelligence artificielle, elle, arrive partout en même temps. Un jeune réalisateur de Dschang et un studio de Los Angeles ouvrent le même logiciel le même jour. C’est une situation inédite, et il aurait été absurde de faire un festival de cinéma africain en 2026 en parlant d’autre chose.
Mais l’égalité d’accès à l’outil ne fait pas l’égalité. Ces modèles ont été entraînés ailleurs, sur des archives où nous sommes très peu présents, et où, quand nous le sommes, nous avons été filmés par d’autres. Demandez à une machine l’image d’un village africain : elle vous rendra le cliché de celui qui l’a nourrie. Si nous ne produisons pas nos propres images en quantité, nous serons représentés par des machines qui ont appris l’Afrique dans les archives des autres. C’est une question de souveraineté narrative, pas une question de gadget.
On me dit qu’il y a une contradiction à écrire « l’imaginaire ne se programme pas » tout en créant une catégorie de films réalisés avec l’IA. Il n’y en a pas, et c’est même le cœur de notre position : l’outil n’est pas l’auteur. Nous récompenserons peut-être un film largement généré par une machine, mais nous récompenserons celui qui a décidé quoi raconter, pas celui qui a tapé la meilleure requête.
Agence Ecofin : Vous avez reçu plus de 300 candidatures. Quelles nouvelles voix, tendances ou préoccupations cherchez-vous à faire émerger dans la sélection de 2026 ?
Blaise Pascal Tanguy : Nous avons reçu plus de 300 films. La sélection officielle, annoncée cette semaine, en retient 46, venus de 25 pays. Ce chiffre-là est le plus parlant : ce n’est pas le nombre de films qui compte, c’est le nombre de territoires qui se retrouvent dans la même salle pendant dix jours.
Dans ce corpus, trois choses m’intéressent, et je les cite dans l’ordre d’importance que je leur donne. D’abord les deuxièmes films. Tout le monde célèbre le premier film ; presque personne ne s’occupe du deuxième, qui est précisément l’endroit où les carrières se brisent. Un réalisateur qui a réussi son premier long métrage sans structure de production derrière lui met souvent six ans à en faire un autre, ou n’en fait jamais.
Ensuite, sortir du couloir franco-africain. Nos éditions ont longtemps été très francophones, par gravité naturelle : nous sommes à Paris. Or les cinématographies les plus dynamiques aujourd’hui sont anglophones et lusophones, et la Caraïbe ne se limite pas aux Antilles françaises. Élargir cette base est un travail lent, qui se fait en allant chercher les films là où ils sont, pas en attendant qu’ils viennent à nous.
Enfin, le cinéma de genre. Le polar, le fantastique, la comédie populaire, la série. On attend encore trop souvent d’un film africain qu’il documente une misère ou qu’il explique un continent. Les publics africains, eux, veulent d’abord être divertis par des histoires qui leur ressemblent. C’est aussi le seul terrain sur lequel une économie du cinéma peut se construire.
Agence Ecofin : Le programme associe désormais le cinéma à la musique, à la mode, à la gastronomie et aux rencontres professionnelles. Comment faites-vous de cette diversité une force sans perdre le cinéma comme centre de gravité ?
Blaise Pascal Tanguy : Le risque que vous nommez est réel et je ne vais pas prétendre qu’il est réglé. Un festival qui empile les univers finit en catalogue.
Nous nous appliquons deux règles. La première : rien n’entre au programme s’il ne se rattache pas à un métier du film. La mode entre par le costume, qui est un poste de tournage. La musique entre par la composition et l’édition musicale, qui est aussi le premier motif d’invendabilité des films indépendants africains, faute de droits correctement dégagés. La gastronomie entre par ce qu’elle dit des territoires que nous projetons. Le cinéma est un art total : ce n’est pas une posture, c’est une liste de métiers.
La seconde règle est plus dure : chaque discipline doit produire une rencontre professionnelle, pas seulement une ambiance. Un défilé qui ne débouche sur rien est une décoration.
Et quand il faut arbitrer, on arbitre. Le cinéma est le tronc, le reste ce sont des branches. Une branche qui prend plus de lumière que le tronc, on la coupe.
Agence Ecofin : Au-delà des projections, votre marché doit réunir producteurs, diffuseurs et plateformes pendant quatre jours. Quels résultats concrets souhaitez-vous obtenir pour les cinéastes sélectionnés ?
Blaise Pascal Tanguy : Je préfère répondre par des objets que par des intentions. Ce que je veux voir sortir de ces quatre jours à l’EICAR, ce sont des documents : lettres d’intention, deal memos, préachats, accords de coproduction sur des projets en développement. C’est la raison pour laquelle il y a une infrastructure juridique sur place. La différence entre un marché et un cocktail de networking tient à ça : on n’en repart pas avec une carte de visite, on en repart avec un papier signé.
Sur les territoires, l’urgence n’est pas la vente à une plateforme mondiale, contrairement à ce qu’on croit. L’urgence, c’est la circulation entre nous. Un producteur de Lagos et un producteur de Fort-de-France ne se rencontrent presque jamais, et quand ils se rencontrent, c’est à Paris ou à Toronto, toujours par l’intermédiaire d’un tiers. Un film ivoirien qui sort en Côte d’Ivoire et nulle part ailleurs en Afrique, c’est une anomalie économique que personne ne corrige. Faire acheter un film sénégalais par un diffuseur kényan, ou un film haïtien par une chaîne ouest-africaine, a plus d’effet sur la vie d’un producteur qu’une ligne de plus dans un palmarès.
Le paysage s’est concentré très vite, et les plateformes mondiales ont réduit leurs commandes de contenus originaux africains. Quand les guichets se referment, la coproduction entre nos territoires cesse d’être une belle idée pour devenir une nécessité comptable.
Dernier point, et c’est un engagement que je prends : nous mesurerons. Un marché qui ne publie pas ce que ses participants ont conclu à six et douze mois demande qu’on le croie sur parole. Ce n’est pas une industrie, c’est de la communication.
Agence Ecofin : Vous créez des catégories consacrées aux films réalisés avec l’intelligence artificielle et avec un smartphone. Que révèlent ces nouveaux formats sur les possibilités de création et sur les transformations du métier de cinéaste en Afrique ?
Blaise Pascal Tanguy : Ce ne sont pas des catégories gadgets. Elles décrivent des conditions de production réelles. Un cinéaste qui n’a accès à aucun fonds, à aucun matériel, et qui tourne avec ce qu’il a dans la poche, ne fait pas un choix esthétique : il fait le seul film qu’il peut faire. Notre travail est de le regarder avec la même exigence que les autres, pas de le classer dans une catégorie consolation.
Ce que ces formats transforment, c’est l’endroit où se situe la difficulté. Pendant trente ans, le goulot d’étranglement du cinéma africain a été technique : la caméra, la pellicule, le laboratoire, le mixage. Il se déplace. Demain, ce qui distinguera un film d’un autre ne sera plus la qualité de l’image, puisque tout le monde disposera de la même. Ce sera ce qu’on a à dire, et la capacité à protéger juridiquement ce qu’on a fait. C’est pour cela que nos masterclasses portent sur la chaîne des droits et le plan de financement, pas sur le matériel.
Il faut aussi nommer ce que ces outils détruisent. Le clonage vocal met directement en danger les comédiens de doublage et de voix, qui sont une profession installée sur le continent. Je ne vais pas célébrer l’outil en faisant semblant que cette partie n’existe pas.
Notre règle est donc simple : nous accueillons ces films, nous demandons une déclaration des outils utilisés, et nous jugeons l’intention avant la prouesse. Le danger n’est pas que les cinéastes africains utilisent l’intelligence artificielle. C’est qu’ils soient les derniers à y avoir accès et les premiers à être remplacés par elle.
Agence Ecofin : Le festival se déroule à Paris, mais porte une ambition africaine et caribéenne. Comment faire en sorte que cette visibilité internationale produise des retombées durables pour les talents et les industries des pays représentés ?
Blaise Pascal Tanguy : C’est la critique la plus légitime qu’on puisse nous adresser, et je l’accepte. Un festival parisien peut fabriquer dix jours d’attention et ne rien laisser derrière lui. Beaucoup l’ont fait.
Quatre réponses concrètes. Le hub de coproduction fonctionne toute l’année et pas seulement en novembre, ce qui change la nature de la relation avec les porteurs de projets. Le suivi des films sélectionnés se poursuit à douze mois : ce qu’ils sont devenus, où ils sont sortis, ce qu’ils ont vendu. Le replay prolonge la vie du film au-delà de la salle, y compris pour des publics du continent qui n’auraient jamais pu le voir. Et nous travaillons avec les écoles, parce que la seule retombée vraiment durable est une génération de professionnels formés.
Mais il faut aussi dire ce que personne ne dit. Le premier obstacle n’est ni artistique ni financier, il est administratif. Un cinéaste sélectionné qui n’obtient pas son visa Schengen ne rencontre personne, ne vend rien, et sa sélection ne lui rapporte qu’une ligne sur un CV. Nous montons chaque année des dossiers d’invitation, film par film, pour des refus qui restent fréquents. C’est une part invisible de notre travail et un scandale silencieux du secteur.
L’étape suivante est la décentralisation : que le marché ait des antennes sur le continent et dans la Caraïbe. Tant que tout se décide à Paris, nous restons un guichet de plus. Ce n’est pas ce que je veux construire.
Avec Agence Ecofin











































