Avec « Exils algériens au Levant. L’histoire de la famille Mograby, entre migration, mémoire et identité effacée », publié aux Éditions L’Harmattan, Abdallah S. Mograby rouvre un chapitre longtemps demeuré aux marges de l’historiographie, celui des Algériens partis vers la Palestine, la Syrie, le Liban et la Jordanie à la suite de la conquête coloniale française. À travers une enquête où se croisent archives, mémoire familiale et histoire politique, l’auteur éclaire une géographie oubliée de l’exil algérien et fait apparaître, derrière le destin d’une famille, tout un pan méconnu de l’histoire contemporaine du Maghreb et du Levant.
Il est des livres qui ne se contentent pas d’ajouter une page à l’histoire connue. Ils en déplacent les lignes, en interrogent les angles morts, en rouvrent les silences. L’ouvrage d’Abdallah S. Mograby appartient à cette catégorie rare. Sous l’apparence d’une enquête familiale consacrée à la trajectoire des Mograby, l’auteur met au jour une histoire plus vaste, plus enfouie, presque absente des récits nationaux, celle des Algériens du Levant, ces femmes et ces hommes qui, à partir du XIXᵉ siècle, quittèrent une Algérie bouleversée par la conquête française pour chercher refuge dans les territoires de l’Empire ottoman, puis dans les sociétés tourmentées du Proche-Orient moderne.
L’histoire algérienne a longtemps été pensée selon deux grands axes : celui de la colonisation française et celui de l’émigration vers la France. Dans cette lecture, la Méditerranée apparaît souvent comme un espace orienté vers le nord, vers Marseille, Paris, les usines, les foyers de travailleurs, les luttes anticoloniales et les mémoires de l’immigration. Mais une autre direction existe, moins étudiée, moins racontée, presque effacée : celle qui mène vers l’est, vers la Palestine, la Syrie, le Liban, la Jordanie, ce vaste ensemble que l’on nommait autrefois le Bilad al-Cham, les Pays du Levant ou la Grande Syrie historique.
C’est cette route oubliée qu’Abdallah S. Mograby entreprend de restituer. Non comme une simple curiosité généalogique, mais comme une voie essentielle pour comprendre autrement l’histoire des déplacements algériens, des appartenances brisées et des identités reconstruites. Car ces exils ne furent pas de simples migrations. Ils furent souvent la conséquence de ruptures profondes : dépossession foncière, bouleversement des structures sociales, perte des repères juridiques et religieux, refus intime de l’ordre colonial. En quittant l’Algérie, ces familles ne disparaissaient pas de l’histoire. Elles entraient dans une autre histoire, où leur mémoire allait pourtant devenir de plus en plus difficile à saisir.
L’originalité du livre tient d’abord à cette intuition. Les Algériens du Levant ne sont pas une note de bas de page. Ils constituent un phénomène historique à part entière, inscrit dans les circulations méditerranéennes, les recompositions impériales et les fractures du monde arabe contemporain. À travers eux se lisent les effets de la colonisation française en Algérie, les dynamiques d’accueil de l’Empire ottoman, les transformations du Levant sous mandat britannique et français, puis le choc de la Nakba de 1948. Le parcours de la famille Mograby devient ainsi une sorte de fil d’Ariane reliant Mascara à Haïfa, Haïfa à Saïda, l’Algérie colonisée à la Palestine perdue, la mémoire familiale à la grande histoire.
Ce qui frappe, dans cette démarche, c’est la patience de l’enquête. Abdallah S. Mograby ne se contente pas de recueillir des souvenirs. Il les confronte à des archives, les éprouve, les replace dans des contextes politiques et juridiques précis. Documents familiaux, registres consulaires, actes de propriété, sources ottomanes, archives françaises, anglaises et arabes, l’auteur avance dans un territoire documentaire morcelé, où chaque trace compte, où chaque nom retrouvé devient une preuve contre l’effacement. À ce titre, son travail ne relève pas seulement de la mémoire. Il relève d’une véritable archéologie historique
Cette archéologie est d’autant plus précieuse qu’elle touche à des populations longtemps prises dans des zones grises. Les Algériens installés au Levant furent parfois sujets ottomans, parfois protégés français, parfois assimilés à des Nord-Africains sans distinction précise, parfois absorbés dans les sociétés locales jusqu’à devenir presque invisibles comme groupe identifiable. Leur histoire s’est dispersée dans plusieurs langues, plusieurs administrations, plusieurs systèmes juridiques. Elle ne se trouve jamais dans un seul lieu. Il faut la reconstituer en traversant les frontières, les langues, les archives, mais aussi les silences. Dans cette perspective, « Exils algériens au Levant » n’est pas seulement le récit d’une famille. C’est un livre sur la manière dont l’histoire se perd. Et sur la manière dont elle peut être retrouvée.
Il arrive parfois qu’un historien entreprenne une recherche pour répondre à une question intime, avant de découvrir que cette interrogation dépasse largement le cadre de sa propre famille. C’est précisément ce qui semble être arrivé à Abdallah S. Mograby.
À première vue, « Exils algériens au Levant » pourrait apparaître comme l’histoire d’une lignée familiale. Celle des Mograby, dont les racines plongent dans l’Algérie du XIXᵉ siècle avant de se prolonger en Palestine, puis au Liban à la suite de la Nakba. Pourtant, dès les premières pages, le lecteur comprend que l’auteur poursuit une ambition infiniment plus vaste. Derrière le destin d’une famille se dessine progressivement celui de milliers d’autres, emportées par les mêmes bouleversements politiques, les mêmes violences coloniales, les mêmes déplacements contraints. Cette démarche rappelle que les grandes découvertes historiques naissent souvent d’une enquête minutieuse sur un territoire apparemment limité. À partir d’un village, d’une communauté, d’un individu ou d’une famille, l’historien parvient parfois à restituer les mécanismes profonds d’une époque. Ce passage du particulier au collectif constitue l’une des réussites majeures de l’ouvrage.
Le parcours personnel d’Abdallah S. Mograby explique en partie cette sensibilité aux trajectoires de l’exil. Né au Liban au sein d’une famille algérienne installée depuis plusieurs générations au Levant, il grandit dans un univers où la mémoire circule d’abord par la parole. Les récits des anciens, les noms des villes perdues, les souvenirs de Haïfa, les évocations de Mascara composent très tôt une géographie affective qui ne correspond à aucune frontière politique contemporaine. Plus tard, installé en Australie, où il obtient un doctorat en économie avant d’exercer comme chercheur et consultant en politiques publiques entre Sydney et les Émirats arabes unis, il porte sur cette mémoire un regard nouveau : celui d’un chercheur formé aux méthodes de l’analyse, mais conscient que certaines vérités historiques échappent aux seules statistiques.
Cette double culture, scientifique et mémorielle, irrigue toute son œuvre. Elle explique également la singularité de son regard. Là où d’autres auraient pu se satisfaire d’un récit familial, Abdallah S. Mograby entreprend une véritable enquête historique. Pendant de longues années, il collecte patiemment des documents dispersés entre plusieurs continents, confronte les traditions orales aux archives administratives, compare les registres consulaires, les actes de propriété, les archives religieuses et les correspondances diplomatiques. Peu à peu, les fragments épars d’une mémoire familiale prennent place dans une histoire beaucoup plus vaste, celle des migrations algériennes vers les provinces arabes de l’Empire ottoman.
Cette méthode constitue sans doute l’une des grandes qualités du livre. L’auteur ne cherche jamais à faire de sa famille une exception. Au contraire, il la considère comme un observatoire privilégié permettant de comprendre un phénomène historique demeuré largement invisible. Les Mograby deviennent ainsi les représentants d’une histoire collective, longtemps dissoute dans les récits nationaux de plusieurs États.
Source : Communiqué










































