Première femme en Afrique à être honorée par » Woman Banker », à la tête d’une banque de renom en Tunisie, African Challenges a eu le privilège d’interviewer Madame Feriel Chabak, la directrice générale de la Banque de Tunisie et des Émirats (BTE). La Banque a adopté depuis 2023 une nouvelle stratégie axée sur son engagement envers le développement durable, la digitalisation et la valorisation de ses ressources humaines.
African Challenges : Madame Chabrak, vous dirigez la BTE depuis novembre 2022 et vous êtes la seule femme tunisienne à avoir été honorée par “Woman Banker” parmi 16 femmes PDG de banques dans la région MENA. Pourriez-vous vous présenter, partager avec nous le secret de ce succès mérité et nous parler des projets novateurs de la BTE, notamment en matière de transformation digitale ?
Feriel Chabrak : Effectivement, je suis à la tête de la BTE depuis novembre 2022. En 2024, j’ai eu l’honneur d’être distinguée par Woman Banker parmi 16 femmes PDG de banques dans la région MENA — la seule en Tunisie — reconnues pour leur impact dans le secteur. Cette reconnaissance reflète le travail collectif engagé à la BTE pour transformer notre modèle bancaire. Nous avons été pionniers dans plusieurs domaines en Tunisie :
- Première banque à ouvrir son système d’information à l’écosystème des fintechs ;
- Première banque à initier un partenariat stratégique avec une startup dans le cadre d’un projet structurant ;
- Première banque à lancer une agence virtuelle, prémisse d’une néo-banque 100 % digitale.
Afin de nous rapprocher au mieux du modèle de néo-banque, nous avons développé le concept de “Banking as a Service”, qui permet de proposer des services bancaires entièrement digitalisés via une agence virtuelle. Il s’agit d’un modèle inédit en Tunisie, dont l’objectif est clair : démocratiser l’accès aux services financiers.
Ce positionnement a été rendu possible grâce à notre partenariat stratégique avec la fintech Kaoun, détentrice de la solution technologique “Flouci”. Cette application permet une entrée en relation 100 % en ligne, sans aucune paperasse. Elle propose également le paiement mobile ainsi que des fonctionnalités avancées de portefeuille électronique (wallet).
L’axe de la distribution représente la grande taxe de l’innovation. Nous devons nous concentrer sur l’avenir et proposer un produit qui s’adapte à cette jeunesse, la génération Z. Aujourd’hui, ces jeunes vont-ils se tourner vers une banque traditionnelle ? La clé du succès réside dans la capacité à anticiper l’avenir, il est essentiel d’être un initiateur plutôt qu’un suiveur. Cette jeunesse éprouve une aversion pour les banques, les files d’attente, ils sont des acteurs dynamiques. Il est impératif dès maintenant de leur proposer un produit qui répond à leurs besoins, sachant qu’aujourd’hui, l’accès aux données et à l’information est crucial. « La force des peuples réside dans la DATA ». Nous devons nous positionner par rapport aux solutions de paiement en leur offrant une catégorie qui convient parfaitement à ces jeunes, d’ailleurs, nous comptabilisons aujourd’hui plus de 18 000 comptes actifs.
Parallèlement, la BTE a poursuivi sa transformation digitale en adoptant également le modèle de “Banking as a Platform”, en développant sa propre application d’entrée en relation à distance : LA NEO BTE. Cette solution 100 % en ligne permet à tout Tunisien, résident ou non-résident, d’ouvrir un compte à la BTE sans avoir à se déplacer. Il convient également de mentionner que les Tunisiens résident aux Emirats Arabes Unies sont les premiers à bénéficier de cette opportunité unique de gérer leur trésorerie en Tunisie depuis leur chez soi aux Emirats.
Aujourd’hui, malgré un taux d’équipement mobile très élevé — plus de 15 millions de smartphones connectés pour 10,5 millions d’internautes — le taux d’inclusion financière reste faible, autour de 36 %. Cela souligne l’urgence de développer l’éducation financière et de faciliter l’accès aux services bancaires.
African Challenges : Un mot sur l’engagement de la BTE envers la transition écologique en Tunisie ?
Feriel Chabrak : Effectivement, le digital n’est pas notre seul axe de transformation. Nous avons également amorcé une mutation vers la finance à impact et la finance verte. Notre modèle économique a été repensé pour intégrer les dimensions sociétales et environnementales, en cohérence avec les Objectifs de Développement Durable (ODD). Pour nous, la rentabilité n’a de sens que si elle génère un impact positif.
Forte de plus de 40 ans d’expérience, notamment en banque de développement, la BTE investit dans des projets liés à la transition écologique, à l’adaptation climatique ou encore à la décarbonisation.
Concrètement, nous avons lancé d’une part, une gamme de produits verts, conçus par nos collaborateurs lors d’un concours en interne qui nous a valu le prix de la meilleure initiative prometteuse en 2024 par le Forum de la RSE, comme l’épargne verte “Green Save”, destinée aux citoyens éco conscients. Le principe est simple : vous épargnez tout au long de l’année et vous avez la possibilité de céder les intérêts générés à un projet environnemental, soit en partenariat avec les autorités publiques, soit via une initiative portée par la BTE. C’est une manière de donner du sens à l’épargne, en la mettant au service de causes durables.
En parallèle, nous avons mis en place un programme de financements verts et engagé une évolution en profondeur de nos processus d’analyse. Désormais, les critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) sont intégrés dans l’évaluation des dossiers de crédit à financer par la banque. Il s’agit d’un changement de paradigme qui nécessite un accompagnement humain : c’est pourquoi nous formons progressivement nos équipes à ces nouveaux modèles d’évaluation, pour qu’ils deviennent une référence dans notre prise de décision. Ce travail de fond nous permet de concilier performance économique et impact durable.
Notre ambition est claire : faire de la BTE un acteur engagé de la finance durable, en soutenant concrètement la transition écologique de la Tunisie. Nous aspirons à exercer un métier porteur de sens, notre vocation ne se limite pas à réaliser des bénéfices, mais plutôt à avoir un impact positif sur notre environnement.
African Challenges : Pouvez-vous nous dire un mot sur le renforcement de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) de la BTE, en évoquant vos projets actuels et futurs ?
Feriel Chabrak : L’axe environnemental est aujourd’hui au cœur de notre stratégie RSE. Nous avons engagé un partenariat stratégique avec le ministère de l’Environnement, en lien avec les Objectifs de Développement Durable, pour lutter notamment contre l’usage unique du plastique – un enjeu majeur en Tunisie.
Concrètement, nous avons lancé une initiative visant à remplacer les sachets plastiques par des pochettes en papier recyclé dans les boulangeries. Ces pochettes, plus respectueuses de l’environnement et de la santé – notamment lorsqu’elles sont utilisées pour du pain chaud – ont été bien accueillies. Forts de ce succès, nous envisageons d’étendre cette initiative aux pharmacies, en nous appuyant sur l’expertise de notre partenaire technique, l’agence PUBAG, fournisseur officiel de ces pochettes.
Par ailleurs, à Kerkennah, nous sommes engagés sur deux projets majeurs. Le premier, mené avec UN-Habitat Tunisie, la FTED et la municipalité, s’inscrit dans le cadre du programme national “Soumoud”. Il vise à préserver l’écosystème fragile de l’archipel tout en améliorant les conditions de vie des habitants, à travers des actions de sensibilisation, d’éducation et d’inclusion.
À ce titre, 12 clubs environnementaux sont en cours de déploiement dans les écoles locales pour sensibiliser les jeunes générations aux enjeux climatiques et à la préservation des ressources. Car pour nous, l’éducation reste la locomotive du changement : c’est en investissant dans la jeunesse que nous construisons une transition écologique durable et partagée.
Le second projet, est celui de Erramla – Ouled Bouali, qui est un projet de développement d’un espace vert intégrant un parcours de santé accessible aux personnes à mobilité réduite. Pensé comme un lieu de vie durable, il s’adresse particulièrement aux enfants et aux femmes artisanes, et met l’accent sur le recyclage ainsi que sur les pratiques agricoles ancestrales respectueuses de l’environnement. Il s’inscrit dans une approche inclusive, écologique et communautaire, fidèle à notre engagement pour un développement responsable et durable.
African challenges : La BTE soutient les entreprises et les particuliers dans le financement de projets qui favorisent la transition énergétique et contribuent à la réduction de l’empreinte carbone. Pourriez-vous nous parler des financements accordés et du nombre de projets soutenus jusqu’à présent ?
Feriel Chabrak : Notre engagement dépasse le simple financement direct. En plus de l’intégration des critères ESG dans notre process de crédit, nous accompagnons aussi de nouveaux modèles alternatifs comme le crowdfunding, véritable levier d’inclusion économique.
La BTE est la seule banque tunisienne à avoir soutenu et domicilié deux plateformes de dons et libéralités : Kickoff et CNBees, aujourd’hui en phase finale d’agrément. Ces plateformes permettent à des porteurs de projets, souvent jeunes ou issus de régions marginalisées, de bénéficier d’un financement participatif basé sur la solidarité citoyenne. Cela complète parfaitement notre mission de banque citoyenne.
Ce modèle permet non seulement de financer des projets à fort impact environnemental et social, mais aussi de créer des communautés engagées autour de valeurs communes. Ce n’est pas une concurrence aux banques classiques, c’est une complémentarité essentielle dans un contexte où la jeunesse a besoin de solutions concrètes et agiles pour entreprendre.
African. Challenges : Selon les chiffres présentés lors de la dernière assemblée générale ordinaire, la banque a enregistré une perte nette de 27,9 millions de dinars en 2024, bien que cela représente une amélioration par rapport à 36,3 millions de dinars en 2023. Comment harmonisez-vous la stratégie financière avec les objectifs à long terme de la banque ?
Feriel Chabrak : La BTE est née d’un partenariat stratégique entre l’État tunisien et l’Abu Dhabi Investment Authority (ADIA), avec une vision commune : bâtir une banque pérenne, à impact, au service de l’économie réelle.
Les pertes enregistrées ces dernières années s’expliquent par un processus d’assainissement engagé pour renforcer durablement la solidité financière de la banque. La BTE veille à redresser le taux de ses créances accrochées tout en renforçant le taux de couverture qui se situe en 2024 à 67%, largement supérieur à la moyenne du secteur. C’est une base saine sur laquelle nous construisons.
Notre stratégie n’est pas dictée uniquement par la recherche de rentabilité immédiate. Nous considérons la rentabilité comme un moyen, non une fin : elle nous permet de poursuivre nos missions d’impact social, économique et environnemental. Dans cette optique, nous avons engagé une feuille de route claire pour repositionner la BTE comme une banque innovante, ouverte à l’écosystème, notamment via le soutien aux startups, la finance durable et les nouveaux modèles de distribution.
Nous anticipons une sortie de cette période de redressement dans un horizon de deux ans, avec une structure financière renforcée, notamment grâce au soutien de l’État à travers une future augmentation de capital. L’avenir de la BTE s’inscrit dans une vision à long terme, tournée vers l’innovation, l’inclusion et la durabilité.
Interview conduite par SANA BELAAZI














































