-Par l’ancien Ambassadeur des Etats -Unis d’Amérique en Tunisie, Joey Hood-
Rarement sous les projecteurs médiatiques, la Tunisie n’en demeure pas moins un acteur clé en Afrique du Nord et dans le Sahel. Sa position géographique, la qualité de sa main-d’œuvre et ses partenariats sécuritaires en font un pivot stratégique souvent sous-estimé. Négliger ce pays reviendrait à céder de l’influence à des acteurs concurrents et à manquer une opportunité réelle de renforcer la stabilité régionale.
Cette analyse montre comment les États-Unis et leurs partenaires peuvent s’appuyer sur la coopération sécuritaire existante avec la Tunisie pour soutenir les pays du Sahel, tout en privilégiant une approche économique fondée sur l’investissement et adaptée aux réalités politiques actuelles. En repositionnant la Tunisie à la fois comme partenaire sécuritaire et économique, il est possible de promouvoir la stabilité sans recourir à des interventions lourdes.
Une importance stratégique ancrée dans l’histoire
À première vue, la Tunisie peut sembler périphérique face aux grandes crises internationales. Pourtant, l’histoire démontre le contraire. Depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque contemporaine, les grandes puissances ont cherché à contrôler ou influencer ce territoire.
Sa localisation, au cœur du détroit de Sicile, en fait un point de passage stratégique entre l’Europe et l’Afrique. À seulement quelques dizaines de kilomètres des côtes italiennes, et ouverte sur le Sahara, la Tunisie a longtemps été un carrefour commercial, agricole et migratoire. Aujourd’hui encore, elle demeure un acteur majeur, notamment comme producteur d’huile d’olive et exportateur de produits agricoles.
Mais au-delà de sa géographie, c’est aussi son capital humain qui attire l’attention. La Tunisie figure parmi les pays ayant une forte proportion de diplômés en sciences , technologie, architecture et mathématiques (STEM). Ce potentiel, autrefois exploité par des groupes extrémistes dans des périodes d’instabilité, constitue aujourd’hui un levier essentiel pour le développement économique et technologique.
Un partenariat sécuritaire ancien et structurant
La coopération sécuritaire entre les États-Unis et la Tunisie remonte à plus de deux siècles. Dès le début du XIXe siècle, les deux pays ont collaboré dans le cadre des guerres barbaresques pour sécuriser les routes maritimes.
Depuis l’indépendance en 1956, ce partenariat s’est renforcé, notamment face aux menaces régionales. Après 2011, l’appui américain s’est intensifié pour aider la Tunisie à faire face à la montée du terrorisme. Malgré des périodes critiques marquées par des attaques et des tensions internes, la Tunisie a réussi à consolider ses capacités sécuritaires.
Aujourd’hui, bien que l’aide ait diminué, les infrastructures, les formations et les mécanismes de coopération mis en place constituent une base solide qu’il serait stratégique d’exploiter davantage.
Exporter la stabilité vers le Sahel
L’un des atouts majeurs de la Tunisie réside dans sa capacité à servir de plateforme pour la coopération régionale. Les pays du Sahel, confrontés à des défis sécuritaires majeurs, pourraient bénéficier de l’expertise tunisienne en matière de lutte contre le terrorisme.
Des exercices militaires conjoints, comme « African Lion », illustrent déjà ce potentiel. En intégrant davantage les forces sahéliennes dans ces dispositifs, la Tunisie peut contribuer à renforcer leurs capacités tout en favorisant une coopération fondée sur la confiance et le partenariat, plutôt que sur une relation asymétrique.
Par ailleurs, des initiatives comme les programmes de formation sécuritaire ou les académies de police en Tunisie offrent des opportunités concrètes pour former des cadres africains dans un environnement adapté et multilingue.
Vers un nouveau modèle de coopération économique
Au-delà de la sécurité, la stabilité passe aussi par le développement économique. Or, les modèles traditionnels d’aide ne correspondent plus aux attentes ni aux réalités actuelles.
Une alternative consiste à privilégier l’investissement direct, notamment dans le secteur industriel. La Tunisie offre des avantages compétitifs importants : proximité avec l’Europe, accords commerciaux, main-d’œuvre qualifiée et coûts maîtrisés.
De nombreuses entreprises internationales ont déjà choisi d’y produire pour exporter vers l’Europe ou les États-Unis. Ce modèle pourrait être davantage développé, notamment dans les secteurs agroalimentaire, pharmaceutique et technologique.
En parallèle, le soutien à l’innovation et aux startups constitue un levier prometteur. Des entreprises tunisiennes dans le domaine de l’intelligence artificielle ou des technologies avancées attirent déjà l’attention d’investisseurs internationaux.
Mobiliser de nouveaux leviers d’investissement
Les institutions financières internationales, telles que la Banque mondiale ou la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, offrent des outils efficaces pour soutenir des grands projets tout en garantissant des standards élevés.
Une coordination renforcée entre partenaires occidentaux permettrait de proposer des alternatives crédibles aux investissements d’acteurs concurrents, notamment dans des secteurs stratégiques comme les télécommunications ou l’énergie.
Un choix stratégique
L’histoire l’a montré : la Tunisie continuera d’attirer les convoitises des grandes puissances. Face à cela, deux options s’offrent aux décideurs : intervenir tardivement face aux crises ou maintenir un engagement stratégique, mesuré et anticipé.
En misant sur la Tunisie comme partenaire clé, capable de diffuser la stabilité et de stimuler la croissance régionale, les États-Unis et leurs alliés peuvent renforcer leur influence tout en contribuant à un équilibre durable dans la région.












































