{"id":64150,"date":"2025-04-26T01:01:25","date_gmt":"2025-04-26T00:01:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.africanchallenges.com\/?p=64150"},"modified":"2025-04-26T01:01:26","modified_gmt":"2025-04-26T00:01:26","slug":"tunisie-film-les-enfants-rouges-de-lotfi-achour-marque-un-jalon-dans-une-decennie-noire-pour-la-tunisie-dominee-par-la-montee-des-islamistes-au-pouvoir-aux-salles-de-cinema-a-partir-de-7-mai","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.africanchallenges.com\/?p=64150","title":{"rendered":"Tunisie : Film \u00ab\u00a0les Enfants Rouges\u00a0\u00bb de Lotfi Achour marque un jalon dans une d\u00e9cennie noire pour la Tunisie, domin\u00e9e par la mont\u00e9e des islamistes au pouvoir aux salles de cin\u00e9ma \u00e0 partir de 7 mai"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les Enfants Rouges est un film r\u00e9alis\u00e9 par Lotfi Achour, de genre dramatique, d&rsquo;une dur\u00e9e \u00e0 pr\u00e9ciser. Sa sortie en salles est pr\u00e9vue pour le 7 mai 2025. Les acteurs qui participent \u00e0 ce film incluent : Ali Hlali, Wided Dabebi, Yassine Samouni, Jemii Lamari, Younes Naouar, Salha Nasraoui, Eya Bouteraa et Latifa Gafsi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Synopsis<\/strong>:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors qu\u2019ils font pa\u00eetre leur troupeau dans la montagne, deux adolescents sont attaqu\u00e9s. Nizar, 16 ans, est tu\u00e9 tandis qu\u2019Achraf, 14 ans, doit rapporter un message \u00e0 sa famille.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u2019apr\u00e8s une histoire vraie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Quelle a \u00e9t\u00e9 la gen\u00e8se des Enfants rouges ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019id\u00e9e du film est n\u00e9e \u00e0 la suite d\u2019un \u00e9v\u00e9nement tragique : l\u2019assassinat d\u2019un jeune berger du nom de Mabrouk Soltani, le 15 novembre 2015, dans la montagne de Mghila, une r\u00e9gion du centre-ouest tunisien proche de la fronti\u00e8re alg\u00e9rienne. Tout est donc parti du meurtre de cet adolescent de 16 ans, tu\u00e9 dans cette montagne et de son cousin contraint de rapporter sa t\u00eate \u00e0 la famille. La t\u00eate a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e dans le r\u00e9frig\u00e9rateur du foyer, tandis que le corps \u00e9tait rest\u00e9 sur place. Lorsque nous avons appris cette histoire, le corps n\u2019avait toujours pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9. L\u2019\u00e9motion \u00e9tait immense \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du pays, relay\u00e9e par les r\u00e9seaux sociaux et les m\u00e9dias, chacun suivant avec effroi le d\u00e9roulement de cette nuit tragique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Imm\u00e9diatement, cette affaire m\u2019a boulevers\u00e9. Ce crime n\u2019\u00e9tait pas un acte terroriste ordinaire. Il visait des civils, ce qui \u00e9tait rare en Tunisie malgr\u00e9 la d\u00e9cennie troubl\u00e9e que nous traversions. Ce drame a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l\u2019isolement extr\u00eame de communaut\u00e9s oubli\u00e9es et il atteignait une dimension presque mythologique. Le lendemain du meurtre, m\u00e9dias et politiques ont afflu\u00e9 dans le village. Une s\u00e9quence t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e diffus\u00e9e au journal de 20 heures a particuli\u00e8rement choqu\u00e9 : une journaliste, en direct, s\u2019est introduite chez la m\u00e8re endeuill\u00e9e, lui tendant un micro alors qu\u2019elle \u00e9tait incapable de r\u00e9pondre. Poussant plus loin l\u2019ind\u00e9cence, elle a film\u00e9 l\u2019int\u00e9rieur du r\u00e9frig\u00e9rateur et a point\u00e9, face cam\u00e9ra, le sac plastique contenant la t\u00eate de Mabrouk. La diffusion de ces images \u00e0 une heure de grande \u00e9coute a provoqu\u00e9 un toll\u00e9. Les journalistes impliqu\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 sanctionn\u00e9s, mais cette sc\u00e8ne r\u00e9v\u00e9lait l\u2019ampleur du naufrage moral et m\u00e9diatique du pays.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce crime a marqu\u00e9 un jalon dans une d\u00e9cennie noire pour la Tunisie, domin\u00e9e par la mont\u00e9e des islamistes au pouvoir. Un an et demi plus tard, le fils a\u00een\u00e9 de cette femme a lui aussi \u00e9t\u00e9 d\u00e9capit\u00e9 par le m\u00eame groupe terroriste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 travers ce film, il ne s\u2019agissait pas seulement de raconter un crime effroyable, mais de documenter un moment cl\u00e9 de notre histoire contemporaine. Ce drame cristallisait \u00e0 lui seul l\u2019abandon des populations rurales, la barbarie terroriste, la faillite politique et la d\u00e9rive m\u00e9diatique. C\u2019est cette n\u00e9cessit\u00e9 de t\u00e9moigner qui a guid\u00e9 la conception du film.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Comment avez-vous navigu\u00e9 entre la fid\u00e9lit\u00e9 aux \u00e9v\u00e9nements de 2015 et votre libert\u00e9 de metteur en sc\u00e8ne pour construire cette fiction ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les faits en eux-m\u00eames \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 connus. C\u2019est la dimension intime de cette trag\u00e9die que je voulais explorer. Tr\u00e8s vite, il m\u2019est apparu \u00e9vident que l\u2019histoire devait \u00eatre racont\u00e9e du point de vue de l\u2019adolescent de 14 ans, dans les premi\u00e8res heures et les premiers jours suivant le drame. Cet \u00e9tat de sid\u00e9ration, cette confusion int\u00e9rieure me semblaient essentiels \u00e0 capter.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand on perd quelqu\u2019un de mani\u00e8re brutale et inattendue, on traverse une p\u00e9riode de flottement. M\u00eame adulte, on peine \u00e0 int\u00e9grer la disparition. La personne est morte, mais elle ne l\u2019est pas encore compl\u00e8tement. On croit encore l\u2019entendre, on sent sa pr\u00e9sence, son odeur, on vit avec elle dans un entre-deux. Ce sont ces sensations que je voulais restituer. Et pour cela, seule la fiction pouvait nous permettre d\u2019explorer pleinement cette int\u00e9riorit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Votre r\u00e9cit se raconte en effet du point de vue de l\u2019enfant. Pourquoi ce parti pris ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s la premi\u00e8re note d\u2019intention, l\u2019enjeu principal \u00e9tait clair : plonger dans la t\u00eate de cet enfant, et par extension, dans son univers, sa vie et son environnement. Ce choix d\u2019immersion s\u2019est aussi traduit par le cadre du tournage, en pleine nature, ce qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 simple \u00e0 g\u00e9rer d\u2019un point de vue logistique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s la phase de casting, j\u2019ai tenu \u00e0 ce que les acteurs soient en parfaite ad\u00e9quation avec cette recherche d\u2019authenticit\u00e9 : si nous voulions r\u00e9ussir ce film, il fallait que le spectateur tunisien ne reconnaisse pas les acteurs. Cela impliquait une immersion totale dans une communaut\u00e9, comme si nous en faisions partie de l\u2019int\u00e9rieur. Pour les enfants, c\u2019\u00e9tait leur premi\u00e8re exp\u00e9rience au cin\u00e9ma.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Comment avez-vous trouv\u00e9 vos jeunes acteurs et travaill\u00e9 avec eux ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les trois jeunes acteurs sont originaires de cette r\u00e9gion. Le film est jou\u00e9 dans le dialecte local, et m\u00eame pour les com\u00e9diens qui n\u2019en \u00e9taient pas originaires, un travail minutieux d\u2019apprentissage a \u00e9t\u00e9 men\u00e9 pendant plusieurs mois. La majorit\u00e9 des acteurs adultes sont aussi issus de la r\u00e9gion.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le processus de casting a \u00e9t\u00e9 long et rigoureux : j\u2019ai pass\u00e9 huit mois \u00e0 chercher les jeunes interpr\u00e8tes, rencontrant 600 adolescents dans les coll\u00e8ges ruraux, principalement entre 12 et 17 ans. J\u2019ai ensuite anim\u00e9 des ateliers de travail et proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 des s\u00e9lections successives jusqu\u2019au choix final. L\u2019objectif \u00e9tait clair : offrir une plong\u00e9e totale dans cette communaut\u00e9, pour que m\u00eame les spectateurs tunisiens, qui connaissent le dialecte et les nuances de chaque r\u00e9gion, ne trouvent rien \u00e0 redire. Il fallait que ce soit un film ancr\u00e9 \u00e0 Kasserine ou \u00e0 Sidi Bouzid. Cette exigence linguistique \u00e9tait essentielle, car le cin\u00e9ma tunisien repr\u00e9sente rarement ces r\u00e9alit\u00e9s de mani\u00e8re authentique. \u00c0 la t\u00e9l\u00e9vision, les rares tentatives de figurer le monde rural se traduisent souvent par un langage approximatif, caricatural, qui r\u00e9duit les personnages \u00e0 une image grossi\u00e8re de \u00ab paysans \u00bb. Nous avons donc travaill\u00e9 avec une rigueur extr\u00eame pour donner \u00e0 cette r\u00e9gion une repr\u00e9sentation juste et fid\u00e8le.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce manque de repr\u00e9sentation est souvent reproch\u00e9 au cin\u00e9ma tunisien : trop de films se d\u00e9roulent \u00e0 Tunis, avec des d\u00e9cors et des histoires urbaines, laissant de c\u00f4t\u00e9 une grande partie du pays. Ce n\u2019est pas un choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, mais une contrainte \u00e9conomique. Tourner dans ces r\u00e9gions demande deux fois plus de budget, car il faut loger et nourrir une \u00e9quipe de 100 personnes pendant plusieurs mois. Pour contourner cet obstacle, nous avons mis en place un projet d\u2019\u00e9conomie sociale et solidaire autour du film.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous avons ainsi form\u00e9 150 jeunes aux m\u00e9tiers du cin\u00e9ma, dont 45 ont int\u00e9gr\u00e9 l\u2019\u00e9quipe, souvent issus de parcours de d\u00e9crochage scolaire, travaillant dans diff\u00e9rents d\u00e9partements (machinerie, \u00e9lectro, etc.). Vingt femmes au foyer, sachant cuisiner, ont \u00e9t\u00e9 form\u00e9es par un chef traiteur de cin\u00e9ma pour assurer la restauration du tournage : elles ont servi 8 000 repas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En quoi les espaces et la nature \u00e9taient-ils essentiels \u00e0 votre mise en sc\u00e8ne ? Nous avons d\u00fb tourner \u00e0 une centaine de kilom\u00e8tres au nord de la montagne o\u00f9 s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 le drame, pour des raisons logistiques : il n\u2019y avait ni infrastructures, ni h\u00e9bergements pour accueillir une \u00e9quipe de tournage. Le film met en lumi\u00e8re une fracture fondamentale en Tunisie, celle qui s\u00e9pare l\u2019Est et l\u2019Ouest, le littoral et l\u2019int\u00e9rieur du pays. Nous avons tent\u00e9 de restituer toute l\u2019\u00e9tendue de cette g\u00e9ographie, afin d\u2019en donner une vision aussi large que possible. Mais elle ne se r\u00e9sume pas \u00e0 un simple d\u00e9cor. C\u2019est une nature que nous avons aussi cherch\u00e9 \u00e0 transcender.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nos montagnes ne sont pas tr\u00e8s hautes \u2013 le sommet le plus \u00e9lev\u00e9 en Tunisie atteint 1544 m\u00e8tres \u2013 mais nous avons voulu donner l\u2019impression d\u2019un relief majestueux, imposant. Une montagne dure, mais aussi magnifique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est pour cela que d\u00e8s le d\u00e9but du film, elle est tr\u00e8s pr\u00e9sente. Elle devient aussi un terrain de jeu pour les enfants. Ils s\u2019y sentent bien, ils sont en phase avec elle, m\u00eame si elle est dure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La mise en espace de cette histoire, comme au th\u00e9\u00e2tre, a occup\u00e9 toutes mes discussions avec Wojciech Staron, le directeur de la photographie. C\u2019est cette question qui nous guidait. Que ce soit pour les vastes paysages ou les int\u00e9rieurs plus confin\u00e9s, tout partait de l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Le r\u00e9cit oscille entre r\u00e9alisme et onirisme, notamment dans les sc\u00e8nes o\u00f9 le fant\u00f4me de Nizar appara\u00eet. Comment avez-vous pens\u00e9 cette alternance entre le r\u00e9el brut et le surnaturel ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le th\u00e9\u00e2tre m\u2019a beaucoup appris cette libert\u00e9-l\u00e0. On peut naviguer entre r\u00e9alisme et onirisme sans que cela paraisse artificiel, sans que cela sonne faux. Et surtout, cette libert\u00e9 est venue de la nature m\u00eame du r\u00e9cit : tout part d\u2019un choc, d\u2019un moment de confusion dans la t\u00eate d\u2019un enfant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand on est confront\u00e9 \u00e0 une perte aussi brutale, on est dans un \u00e9tat second, on divague. Et quand on est enfant, les fronti\u00e8res entre le r\u00e9el et l\u2019imaginaire sont encore plus poreuses.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans sa t\u00eate, Achraf pourrait parler avec son cousin Nizar. Il pourrait \u00eatre dans un tel d\u00e9ni qu\u2019il l\u2019imagine encore vivant. Il pourrait croire qu\u2019un jour, il va le retrouver, que la mort n\u2019est pas d\u00e9finitive. Parce qu\u2019\u00e0 14 ans, on est encore trop jeune pour vraiment assimiler ce qu\u2019est la mort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce m\u00e9lange des genres n\u2019est donc pas n\u00e9 d\u2019une volont\u00e9 esth\u00e9tique au d\u00e9part. Il s\u2019est impos\u00e9 par la dramaturgie, par la nature m\u00eame du personnage, son \u00e2ge, sa situation. Il pouvait passer d\u2019un \u00e9tat \u00e0 l\u2019autre, et puisque le film adopte son point de vue, il devait refl\u00e9ter cette oscillation permanente.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Quels ont \u00e9t\u00e9 vos partis pris esth\u00e9tiques pour restituer la duret\u00e9 de cette histoire, tout en maintenant la bonne distance ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019enjeu, ce n\u2019est pas l\u2019intrigue, mais la mani\u00e8re dont les personnages vont vivre cette trag\u00e9die. On s\u2019est dit qu\u2019il \u00e9tait essentiel d\u2019\u00e9viter tout mis\u00e9rabilisme. Le choix d\u2019un film visuellement beau, malgr\u00e9 la duret\u00e9 du sujet, pouvait \u00eatre risqu\u00e9. C\u2019\u00e9tait un \u00e9quilibre d\u00e9licat. Avec Wojciech Staron, on ajustait en permanence. Car pour moi, il y avait un vrai enjeu \u00e9thique : je ne voulais pas faire des plans trop esth\u00e9tisants sur une histoire de crime. On a donc cherch\u00e9, plan par plan, la justesse, de fa\u00e7on \u00e0 montrer ces personnages dans leur humanit\u00e9, leur douleur, leur dignit\u00e9. Ce n\u2019\u00e9tait pas un drame social que je voulais faire, mais une trag\u00e9die, au sens le plus fort du terme. Et dans la trag\u00e9die, si l\u2019on se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la trag\u00e9die grecque ou \u00e0 d\u2019autres formes de trag\u00e9die, il y a la beaut\u00e9. La beaut\u00e9 du verbe, du texte, des personnages, de leurs sentiments, de leurs paradoxes. C\u2019est aussi ce qui fait leur force. Ce n\u2019\u00e9tait donc pas une contradiction en soi \u2013 c\u2019\u00e9tait p\u00e9rilleux, certes, mais pas incompatible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9cup\u00e9rer le corps de Nizar pour lui offrir une s\u00e9pulture est au c\u0153ur du r\u00e9cit. Comment avez-vous abord\u00e9 cette qu\u00eate \u00e0 la fois intime et collective ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je pense, tout simplement, que si le corps est accessible et qu\u2019on peut le r\u00e9cup\u00e9rer, aucune m\u00e8re, aucune famille ne pourrait envisager de ne pas aller le chercher.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est une question de dignit\u00e9. Enterrer un corps incomplet, juste une t\u00eate, c\u2019est une d\u00e9shumanisation totale. Pour nous tous, mais surtout pour une m\u00e8re, c\u2019est impensable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et m\u00eame si ce n\u2019est pas une croyance propre \u00e0 notre culture, en \u00e9crivant, on s\u2019inspire toujours de choses diverses. En Am\u00e9rique latine, par exemple, il existe une croyance tr\u00e8s forte selon laquelle un corps dont la t\u00eate n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9e est condamn\u00e9 \u00e0 errer \u00e9ternellement en enfer. Cela m\u2019a beaucoup marqu\u00e9. Les cartels, d\u2019ailleurs, exploitent cette peur : ils coupent les t\u00eates et les font dispara\u00eetre, infligeant ainsi une punition terrible, aussi bien dans l\u2019instant que dans l\u2019au-del\u00e0. Imaginer qu\u2019on puisse enterrer seulement une t\u00eate, c\u2019est une violence inou\u00efe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cela renvoie \u00e0 quelque chose de fondamental sur la dignit\u00e9 humaine. C\u2019est une figure qui traverse l\u2019histoire, qui a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e dans les guerres, dans la torture. Car mutiler un corps, le dissocier, c\u2019est porter atteinte \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 m\u00eame de la personne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans notre tradition, laver le corps avant l\u2019enterrement est essentiel. Il doit \u00eatre propre, envelopp\u00e9 avec soin, car on dit qu\u2019il va rencontrer Dieu. D\u00e9j\u00e0, pour prier, on doit faire ses ablutions afin d\u2019\u00eatre pur. Alors, \u00e0 plus forte raison, lorsqu\u2019on meurt, puisqu\u2019on s\u2019appr\u00eate \u00e0 compara\u00eetre devant Dieu, au Jour du Jugement dernier. On doit le rencontrer en \u00e9tant propre, en \u00e9tant pur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Quelle est la fonction symbolique des deux chiens blancs qui d\u00e9couvrent le corps de Nizar ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mon id\u00e9e \u00e9tait d\u2019utiliser des bergers de l\u2019Atlas, ces chiens qui existent encore dans la r\u00e9gion et qui appartiennent aux bergers de ces montagnes. Ce sont des chiens magnifiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Finalement, dans le film, ce sont des l\u00e9vriers que nous avons utilis\u00e9s. Mais ce sont aussi des chiens de chez nous, donc cela restait coh\u00e9rent. Il fallait des chiens capables de d\u00e9fendre leur territoire, car dans cette r\u00e9gion, il y a encore des hy\u00e8nes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai choisi la couleur blanche parce que, visuellement, elle contrastait magnifiquement avec la nature ocre environnante. Leur blancheur, leur g\u00e9mellit\u00e9, apportaient une forme de po\u00e9sie. On dirait presque qu\u2019ils ne sont qu\u2019un seul et m\u00eame chien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et pour moi, ces deux chiens sont un peu comme des anges gardiens pour Nizar. C\u2019est pourquoi on tenait, avec la sc\u00e9nariste Natacha de Pontcharra, \u00e0 ce que ce soit eux qui le retrouvent. Pas les autorit\u00e9s, mais ces chiens fid\u00e8les, qui, eux, ne l\u2019avaient jamais abandonn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Vous approchez les acteurs au plus pr\u00e8s des visages et des corps. Qu\u2019est-ce qui vous int\u00e9resse dans cette proximit\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Contrairement au th\u00e9\u00e2tre, le cin\u00e9ma offre la chance de pouvoir r\u00e9ellement faire un gros plan. C\u2019est une id\u00e9e qui est venue tr\u00e8s vite dans mes \u00e9changes avec le directeur de la photographie. Je lui ai demand\u00e9 de m\u2019aider \u00e0 travailler ce rapport organique que les personnages entretiennent avec la nature, et \u00e0 le d\u00e9ployer aussi dans leurs relations humaines.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parce que chez nous, c\u2019est tr\u00e8s culturel : les rapports humains sont extr\u00eamement tactiles. J\u2019ai cherch\u00e9 constamment \u00e0 retranscrire cette organicit\u00e9 dans le film. Chaque plan devait r\u00e9v\u00e9ler quelque chose des visages, des corps. Le choix des acteurs aussi \u00e9tait important : comment raconter les peaux, celles de ces adolescents qui vivent dans cette r\u00e9gion ? Leurs mains, par exemple, sont \u00e9paisses, marqu\u00e9es par le travail, parce qu\u2019ils sont bergers en plus d\u2019aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole, parce qu\u2019ils travaillent la terre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors il fallait s\u2019approcher, vraiment. S\u2019approcher au plus pr\u00e8s, sans jamais d\u00e9former les visages, mais en captant cette mati\u00e8re qui les entoure et dans laquelle ils vivent : le sable, les cailloux, tout. J\u2019avais envie de mettre en sc\u00e8ne ces \u00e9l\u00e9ments de mani\u00e8re tr\u00e8s intime.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Est-ce que Les Enfants Rouges est un film sur le traumatisme ou sur la r\u00e9silience ? Pour moi, c\u2019est avant tout un film sur le traumatisme. La r\u00e9silience, parfois, est \u00e0 double tranchant. On aimerait que les gens soient moins r\u00e9silients et qu\u2019ils se r\u00e9voltent davantage. Quand on a pr\u00e9sent\u00e9 le film en Tunisie, l\u2019\u00e9motion \u00e9tait immense, parce que cette histoire, c\u2019est aussi notre traumatisme \u00e0 tous. Elle nous a profond\u00e9ment marqu\u00e9s. Dix ans ont pass\u00e9, et personne ne l\u2019a oubli\u00e9e. Les spectateurs \u00e9taient en larmes. Cette histoire a eu un impact incroyable en Tunisie. Et pour mesurer \u00e0 quel point elle reste vive, il suffit de voir ce qui s\u2019est pass\u00e9 \u00e0 la mort de la m\u00e8re, en 2020. Ce jour-l\u00e0, les r\u00e9seaux sociaux ont \u00e9t\u00e9 inond\u00e9s de sa photo. Tout le monde se souvenait d\u2019elle. Cinq ans apr\u00e8s, elle \u00e9tait encore pr\u00e9sente dans les esprits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce film parle donc avant tout de cela : du traumatisme, de sa persistance, de la trace ind\u00e9l\u00e9bile qu\u2019il laisse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Pouvez-vous commenter le titre du film ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le titre vient d\u2019une expression de la r\u00e9gion. Quand on dit \u00ab c\u2019est un homme rouge \u00bb, \u00ab une femme rouge \u00bb, ou \u00ab un gar\u00e7on rouge \u00bb, cela signifie que c\u2019est quelqu\u2019un de courageux. \u00catre \u00ab rouge \u00bb, c\u2019est \u00eatre vaillant, r\u00e9silient, capable de faire face \u00e0 l\u2019adversit\u00e9. On a voulu jouer sur cette double signification : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, bien s\u00fbr, l\u2019\u00e9vocation du sang, et de l\u2019autre, cette id\u00e9e de r\u00e9sistance, de t\u00e9nacit\u00e9, de lutte face aux \u00e9preuves.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En France, \u00ab Les Enfants Rouges \u00bb fait aussi r\u00e9f\u00e9rence au premier hospice pour orphelins, qui se trouvait \u00e0 l\u2019emplacement actuel du march\u00e9 du m\u00eame nom. Les enfants y \u00e9taient habill\u00e9s d\u2019un haut rouge pour que les passants les reconnaissent et, peut-\u00eatre, \u00e9prouvent de la compassion pour eux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien s\u00fbr, ici, on n\u2019est pas face \u00e0 des orphelins, mais il y avait malgr\u00e9 tout un \u00e9cho int\u00e9ressant. Une id\u00e9e commune de vuln\u00e9rabilit\u00e9 et de force m\u00eal\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En fran\u00e7ais, le titre \u00e9voquera sans doute plus spontan\u00e9ment le sang et l\u2019histoire. Mais pour nous, il portait avant tout cette notion de courage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Avec Les Enfants rouges, vous interrogez la m\u00e9moire collective. Pensez-vous que le cin\u00e9ma a un r\u00f4le \u00e0 jouer dans sa transmission ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je crois profond\u00e9ment que le cin\u00e9ma a le devoir de documenter. Capturer quelque chose \u00e0 un moment donn\u00e9, non seulement pour l\u2019importance qu\u2019il peut avoir sur l\u2019instant, mais aussi pour ce qu\u2019il pourra devenir plus tard, comme document historique. J\u2019y crois tellement que je suis engag\u00e9 sur trois films autour de la m\u00e9moire collective, de la m\u00e9moire de la dictature. Bien s\u00fbr, ce sont avant tout des objets po\u00e9tiques, des films qui rapprochent, qui font r\u00e9fl\u00e9chir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En Tunisie, on ne s\u2019int\u00e9resse pas assez \u00e0 notre propre histoire, qu\u2019elle soit contemporaine ou plus ancienne. Or, \u00e0 chaque fois qu\u2019un film s\u2019y attelle, je vois \u00e0 quel point les gens s\u2019en emparent. Comme un document de r\u00e9flexion, un outil d\u2019apprentissage. Bien s\u00fbr, ce n\u2019est que le point de vue d\u2019un auteur, ce n\u2019est pas de l\u2019histoire avec un grand H. Mais malgr\u00e9 tout, les films deviennent des r\u00e9f\u00e9rences. Ou plut\u00f4t, des ressources. Ils permettent de mieux comprendre qui nous sommes, ce que nous avons v\u00e9cu, la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle nous \u00e9voluons. La violence de cette soci\u00e9t\u00e9 aussi. Car que l\u2019on le veuille ou non, ce film raconte cela. Il dit quelque chose de nous. Cette histoire s\u2019est pass\u00e9e en Tunisie, pas ailleurs. On ne peut pas y \u00e9chapper. On met les spectateurs face \u00e0 cette r\u00e9alit\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab Regardez, c\u2019est arriv\u00e9 chez nous \u00bb. Alors, qui sommes-nous, pour que de telles choses puissent arriver ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les Enfants Rouges est un film r\u00e9alis\u00e9 par Lotfi Achour, de genre dramatique, d&rsquo;une dur\u00e9e \u00e0 pr\u00e9ciser. Sa sortie en salles est pr\u00e9vue pour le 7 mai 2025. Les acteurs qui participent \u00e0 ce film incluent : Ali Hlali, Wided Dabebi, Yassine Samouni, Jemii Lamari, Younes Naouar, Salha Nasraoui, Eya Bouteraa et Latifa Gafsi. 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